Une fois de plus, Sten se réveilla dans une brume mentale si dense qu’il ne savait pas très bien si le fait d’avoir dormi deux heures lui avait été utile en quoi que ce soit…

Décidément, ces habitudes de sommeil fragmenté ne lui réussissaient pas beaucoup, mais il devenait difficile de se rappeler si ce mode de vie éreintant venait d’un choix semi-personnel suscité par la lecture d’un article de lifehack fantaisiste ou par une participation de trop à une expérimentation médicale vaguement rémunérée.

Pas de quoi cracher sur ces rentrées monétaires en tout cas. Pendant longtemps, le fait d’avoir servi de cobaye aux grands groupes pharmaceutiques lui avait rapporté bien plus d’argent que son activité de détective privé. Et surtout, surtout, cela lui avait permis, au bout de quelques mois d’observation minutieuse, d’obtenir l’accès à des informations confidentielles dont il se servit pour obtenir ses premières affaires véritablement lucratives.

Quelques longues minutes d’attente dans l’obscurité furent nécessaires, mais Sten finit enfin par rassembler assez d’énergie pour fonctionner de manière plus ou moins verticale. Une fois debout, il s’empressa de s’asseoir devant son bureau encore plus bordélique que ses pensées. Après avoir ouvert l’épais dossier de son unique affaire en cours, il s’écroula sur la première page.

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Une fois de plus, Sten se réveilla dans une brume mentale si dense que son premier geste fut d’ouvrir son tiroir fétiche afin d’en tirer un de ces cigares dont il était accroc depuis l’affaire du missile cubain. Cette femme, quelle beauté ! Bien mariée, en plus. Si elle avait survécu à son divorce Sten aurait empoché une belle somme. Tant pis, ce fut au moins l’occasion de découvrir les cigares au meilleur rapport qualité prix imaginable. Leur obtention resterait à jamais incertaine, le mélange de tabac comprenant quelques herbes illégales. Mais bon dieu, chaque bouffée valait tous les massages de couille qu’il avait auparavant l’habitude de se payer chez la pseudo-pute cybernétique du bas de la rue. Du service rapide, bâclé, sans saveur… Sten avait fait connaissance avec cet.te androgyne lors d’une réunion de psychanalyse collaborative. Très active lors de la discussion, ille avait fait forte impression auprès de l’ensemble des participants. L’annonce du lancement de son nouveau business de prostitution soft à bas prix avait suscité une réelle curiosité, et pratiquement tout le monde avait promis de « passer » un de ces soirs. Sten, à cheval sur ses principes, tint rapidement sa promesse. Mais le service fut plutôt décevant. L’habitude s’ancra tout de même, car en dehors de l’interaction physique médiocre, l’interfaçage de réalité augmentée restait convaincant et séduisant. Et surtout parce que le prix du palpage, ajouté à celui d’un sandwich auprès du snack local, terminait de manière parfaite le billet de 10 dollars que Sten avait l’habitude de prévoir à chaque fin de journée.

Cigare à moitié fumé, à demi apprécié, Sten fut frappé d’un mal de tête soudain. Peut-être était-ce l’occasion de prendre un peu l’air. Il se leva, ouvrit sa fenêtre dont il enjamba ensuite le rebord, avant de sauter de son quatrième étage.

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Une fois de plus, Sten se réveilla dans une brume mentale si dense qu’il lui était un peu difficile de jauger son état de conscience. Ses stages de méditation transcendantale lui revinrent, et il s’efforça de déterminer s’il était endormi, en état d’éveil commun et illusoire, ou baignant dans l’Éveil, le vrai, tout ça. Endormi, probablement pas, même le pire cauchemar n’excitait pas son système nerveux de la sorte. Éveillé à la façon du Bouddha, probablement pas non plus, car il se sentait un peu agacé, et l’agacement n’était pas censé faire partie du tableau de la Libération spirituelle. Il pouvait donc parier sur un état de conscience intermédiaire, l’une de ces nombreuses strates aux contours flous dans lesquelles les humains se perdent, se croisent, se frôlent sans jamais tout à fait se toucher. Ne sentant aucune douleur au niveau de la cuisse droite, Sten s’estima en droit de tenter une sortie. Il s’extirpa donc du toit de voiture qu’il avait écrasé dans sa chute, et profita du faible taux de pollution annoncé par les autorités pour commencer une petite ballade dans le quartier.