Vidange mentale

Case cérébrale : Le jour le plus loin

Petit, j’étais plutôt craintif.

Régulièrement, l’annonce d’une sortie de la classe à la piscine ou d’un exposé à présenter devant les camarades tombait tel un couperet sur le fil fragile de mes simples projections d’avenirs insouciants passés à “jouer”.

Ces dates devenaient plus oppressantes encore que l’épée de Damoclès. Elles arriveraient, tôt ou tard, et le nombre de jours me séparant de mes craintes diminuait inexorablement. D’abord quinze jours, puis une semaine, cinq jours, deux jours, un jour, déjà !

Le monstrueux moment passait alors, tant bien que mal, puis je me trouvais enfin libéré, léger. Jusqu’à la prochaine annonce du même ordre…

Il s’agissait parfois de dates redoutées des mois à l’avance, auquel cas elles s’ajoutaient parfois à d’autres en cours d’année. La timidité transforme tant d’actes en épreuves que les moments de véritable tranquillité, d’insouciance totale, étaient rares.

Et pourtant, après chaque échéance, j’éprouvais forcément un certain soulagement. En attendant la prochaine épreuve, je me sentais pour un moment victorieux et léger. En même temps, la perception du temps me paraissait altérée. Toutes ces semaines, ces journées, ces minutes, ces mois parfois, si longs, si fatiguants et semblant sur le moment tantôt s’étirer pour me faire souffrir plus longtemps, tantôt s’écraser pour me montrer l’approche de la date fatidique, me paraissaient alors n’avoir été qu’un bref passage sans intérêt dans une salle d’attente à court de journaux.

Je trouvais du coup bien vaine toute cette inquiétude, tant la date de l’annonce et la date de l’évènement me paraissaient alors rapprochées sur la frise de mon passé. Des dates parfois même rapidement confondues en un même souvenir. Ma vie était alors marquée de sauts de puces. Du départ d’un de ces sauts à mon atterrissage, chaque bond n’était qu’une angoisse bien réelle mais destinée à disparaître, ne laissant aucune digne trace sur le sol de ma mémoire.

Aujourd’hui, je ne suis plus aussi angoissé devant la piscine ou les exposés, mais j’ai toujours des dates devant moi.

Il y a toujours une prochaine date butoir.

Il n’y aura pas toujours un “après”.

Chacune de ces dates sert un peu d’écran de fumée devant le jour le plus loin.