Guerre et batailles

Décombres

     J’avançais à travers les ruines d’un monde dévasté, traînant mon corps meurtri au milieu des innombrables cadavres de mes frères tombés et de nos ennemis vaincus. J’allais mourir ici, loin de ma planète, loin des êtres qui me sont chers, loin d’elle, mon amour. J’allais mourir seul, j’étais sans doute le dernier être vivant de ce monde lointain, exception faite des êtres microscopiques qui se délectaient de la chair pourrissante des morts. J’allais mourir après avoir mené ma dernière bataille pour sauver mon espèce et j’avais réussi. Mes frères étaient repartis, du moins ce qu’il en restait. Ils avaient rassemblé les derniers survivants et avaient redécollé avec les quelques transports encore intacts vers notre planète mère. Nous avions payé un lourd tribut mais notre monde était sauf et les nôtres en sécurité. Je faisais partie de ce tribut, laissé pour mort sur le champ de bataille. Je ne leur en voulait pas, j’aurais fait la même chose. Moi aussi, je serais reparti le plus vite possible, loin de ce charnier puant. Je ne pouvais que comprendre leur empressement.

J’allais mourir. Mais pas avant d’avoir vu une dernière fois la forteresse ennemie. Leur bastion, là où nous avions mené notre ultime bataille, là où nous les avions définitivement vaincus. Je ne pouvais que m’incliner devant leur acharnement à survivre, ils s’étaient battus jusqu’au dernier, jusqu’à l’épuisement. Et je voulais voir cet endroit, et rendre hommage à nos morts et à ce peuple que nous avions exterminé.

J’avançais en contemplant les tours gigantesques de leurs habitations, des tours qui se dressaient vers le ciel, dépassaient les nuages et se perdaient dans la lumière éclatante de leur étoile. Des tours construites à la démesure de leurs ambitions et de leur cruauté.

Contact

     Je me souviens de notre joie quand, quelques années auparavant et pour la première fois dans l’histoire de notre civilisation, nous avions enfin reçu les premiers indices d’une autre forme de vie dans la galaxie. Nous avions vaincu l’espace, nous avions réduit le temps et étions enfin parvenus à envoyer des sondes sur des planètes lointaines. L’attente avait été longue mais nous y étions parvenus, nous n’étions pas seul.

Nous envoyâmes d’autres sondes, récoltâmes plus informations, analysâmes les données et le doute fut levé. Ils existaient. Une civilisation intelligente sur un monde qui n’était plus hors de porté s’était développée et nous étions prêt à prendre contact.

Notre bonheur fut décuplé quand enfin parvint leur réponse. Une sonde de leur fabrication se dirigeait droit vers notre planète. Une sonde que nous pensions porteuse d’un message de paix et nous imaginions déjà une brillante collaboration interplanétaire. Nous pourrions partager nos sciences et nos philosophies. Nous pourrions partir côte à côte, main dans la main, à la découverte des mystères de notre galaxie. Nous nous imaginions déjà rencontrer d’autres espèces et les optimistes parlaient d’une immense coalition galactique. Plus rien ne pourrait nous empêcher d’étancher notre soif de savoir.

Nous étions niais, nous qui vivions en paix depuis des siècles. Nous avions vaincu la maladie, la faim et la misère mais nous avions oublié la peur et la méfiance.
La sonde explosa au moment où elle toucha notre sol. Notre capitale, notre plus grande réussite architecturale, notre joyau dont chaque habitant était fier, fut balayée, réduite en cendre en un instant, transformant en poussière des millions de nos concitoyens.
Et l’attaque ne faisait que commencer.

Les bombes se succédèrent sans fin, nous parvenions à peine à les arrêter avant qu’elles ne fassent plus de victimes. Nous comprîmes, à force d’écouter leur transmissions que nous avions facilement décodé, quelles étaient leurs intentions. Cela n’aurait de cesse avant qu’ils nous aient anéantis.

Réveil

     Nous mîmes longtemps à réagir, trop confortablement installés dans notre quiétude. Mais après de longues délibérations, nous choisîmes, non sans regret, la seule solution qui s’offrait à nous. Nous devions les prendre de vitesse, les détruire avant qu’ils ne nous détruisent.
Alors nous reprîmes la voie de la guerre, nous ressortîmes nos armes, dépoussiérâmes nos armures et galvanisâmes nos troupes à grands coups de discours haineux envers nos ennemis lointains et encore inconnus. Les habitudes guerrières revinrent beaucoup plus vite qu’elles n’avaient disparues. Puis, nous partîmes, laissant dernière nous notre monde chéri, conscients qu’un grand nombre d’entre nous ne reverrait jamais leur sol natal et pourtant sûrs de notre victoire. Le chemin fut long et semé d’embûches. Déjà, nous perdîmes quelques-uns de nos transports mais jamais notre motivation. Nous savions que la survie de notre espèce en dépendait. Pourtant, je repense encore à ces pauvres êtres perdus à tout jamais dans un espace infini, condamnés à errer sans but et sans destination.

Notre surprise fût grande à notre arrivé. Nous nous attendions à un monde fort, à un peuple de guerriers prêts à en découdre. Nous découvrîmes une planète à l’agonie, habitée par une race sur le déclin armé d’une technologie largement inférieure à la notre. Nous étions plus nombreux, plus forts, nous crûmes à une victoire facile.

Bataille

     Ce fût notre première erreur, nous les sous-estimâmes. Nous bombardâmes leur planète avec tout notre arsenal. Vidant nos soutes de leurs bombes, admirant avec tristesse le spectacle de leurs cités brûlées, de leurs océans évaporés, de leurs montagnes pulvérisées. Nous nous sentîmes honteux et notre soif de mort commença à s’estomper. Nous ne leur avions laissé aucune chance, leur monde était calciné et nos pertes minimes. Et une fois leur planète ravagée, nous décidâmes de débarquer, nous devions être sûr que la menace avait été écarté.

Ce fût notre seconde erreur et sans doute une des plus grande de notre histoire. À peine eûmes-nous touché le sol qu’ils se jetèrent sur nous. Il en arrivaient de partout, sortaient des flammes, de l’eau, de sous terre. La moindre pierre cachait un ennemi, la planètes elles-même semblaient les créer, telle une génération spontanée d’êtres enragés. D’où sortaient-ils, comment avaient-ils survécu au déluge de feu que nous avions lâché sur eux, nous ne le sûmes jamais mais rien ne pouvait les arrêter. Nos armes paralysantes étaient inefficaces contre ces hordes déchaînées qui n’hésitaient pas à se sacrifier pour faire le plus possible de dégâts dans nos troupes. Nous avions oublié ce qu’était la guerre, nous pensions qu’ils déposeraient leurs armes devant notre supériorité technologique et numérique, mais ils étaient l’incarnation même de la guerre, ils n’étaient que haine et cruauté. Les plus faibles d’entre eux valaient dix de nos meilleurs combattants. Leur environnement était leur arme. Ils nous caillassaient alors que nous avancions en troupes bien disciplinés. Ils nous tendaient des pièges en utilisant nos propres blessés comme appât. Ils se laissaient faire prisonnier pour mieux se faire sauter aux milieu de nos troupe…
Leur imagination à donner la mort et leur fourberie n’avaient d’égale que leur férocité.

Nous combattîmes jusqu’à l’épuisement de nos corps et de nos armes. Nous commençâmes à perdre espoir, nous en étions réduits à combattre au corps à corps mais malgré leur supériorité physique, le flot de hordes ennemies se tarit enfin. Ils étaient réduit à quelques poches de résistance et le reste de leurs troupes s’étaient retranchées dans la dernière forteresse encore debout.

Je fus blessé lors de l’assaut final. Rapidement rapatrié vers un de nos transports, mon unité tomba sur un groupe qui les extermina jusqu’au dernier. Je fus laissé pour mort sous un tas de décombres pendant que nos derniers combattants faisaient tomber la citadelle. Puis ils partirent après avoir exterminé les quelques combattants ennemis survivants, sans prendre le temps de fêter notre amère victoire ni de pleurer nos morts.

Guerre

     J’arrivais enfin en vue de la forteresse encore fumante. Mon corps n’était plus que douleur et je savais qu’il ne me restait que peu de temps avant de mourir. Je dû escalader un tas de cadavre, amis et ennemis ne faisant plus qu’un dans un tas de chair et d’entrailles pourrissantes. Je pénétrais dans le bastion déchu passant par une énorme porte blindée encore intacte. Nous n’avions même pas eu besoin de la détruire, il l’avaient eux-même ouverte et s’étaient jetés dans la bataille, tels des animaux pris au piège dans un terrier et tentant le tout pour le tout face à une mort imminente. Comment avaient-ils pu nous tenir tête avec une technologie aussi primitive ? Des murs de pierre, des armes blanches simples mais terriblement efficaces, la rage et une détermination sans limites, voilà comment ils avaient anéanti la majeure partie de notre armée. Nos armes sophistiquées n’avaient pas fait le poids devant de simples épées en acier. Que cela nous serve de leçon pour l’avenir.

Je m’enfonçais de plus en plus profondément, suivant des couloirs vides et des corridors sombres que toutes vies avaient abandonnées. Je passais des portes qui ne se refermeraient plus jamais, pénétrant dans des salles basses et obscures, à chacun de mes pas je trébuchais sur un cadavre. Je profanais une crypte géante où ne régnait que le silence interrompu par mes propres pas.

A bout de forces, j’arrivais dans une salle qui devait être un centre de commandement comme en témoignait les cartes et schémas accrochés aux murs. Pas de cadavre ici, seulement des relents de mort et de désespoir. Au fond, se dressait un bureau plus grand et plus décoré que les autres, sans doute celui d’un chef. Sur le bureau, quelques papiers étaient éparpillés. Son propriétaire n’avait pas prit le temps de les ranger avant d’aller mourir au front.

J’en pris quelques-uns qui attirèrent mon attention, branchais le traducteur et me mis à lire en attendant ma propre délivrance.

Plan

     Cette planète n’a plus rien à nous offrir, nous en avons extrait tout ce qu’il y avait à en extraire, mangé tout ce qu’il y avait à manger, utilisé ses dernières ressources, même les océans ne produisent plus de plancton. Nous avons colonisé les planètes de notre système mais ce ne sont que des astres morts, impossible à rendre viable pour des milliards d’êtres. Nous nous crûmes perdus, condamnés à mourir sur ce caillou stérile quand Dieu lui-même est venu à notre secours. Finalement, il n’était pas resté sourd à nos prières.
Une sonde venue d’un monde lointain est soudainement apparue, et avec elle, non seulement de l’espoir mais aussi la solution à tous nos problèmes : une technologie de propulsion capable de nous emmener loin d’ici. Nos scientifiques ont travaillé avec acharnement. Le monde d’où elle provient est parfaitement vivable pour nous, l’air y est respirable et son sol assez fertile pour tous nous nourrir. Nous n’avons plus le temps de rechercher un autre Éden, ce sera celui-là.
Nous avons stoppé les guerres et mis un plan au point. Même si quelques voix rebelles se sont faites entendre, la majorité de la population s’est montrée enthousiaste. Nous étions tous d’accord pour ne pas les attaquer de front, envoyer notre force armée à l’assaut serait un véritable suicide. Il fallait ruser.

Le plan était simple et avait peu de chance d’échouer si les informations amassées sur ce peuple sont vrais. Ils sont faibles, peu enclins à la guerre ou même à la violence et n’ont aucune idée de ce que nous sommes. Cerise sur le gâteau, ils rechignent à donner la mort… Cela ressemble presque à une blague pour une espèce qui à survécu des millénaires mais nous allons profiter au mieux de ses faiblesses.
Il fallait d’abord construire des transports capables d’embarquer huit milliards de personnes. Ce que nous fîmes en recyclant les ressources déjà utilisées sur la planète et nos colonies spatiales.

Ensuite, faire ce que nous savons faire de mieux, des bombes. Bombes que nous enverrons sur ce monde lointain. Nous sommes conscient que très peu d’entre elles feront mouche mais là n’est pas le but. Nous devons faire sortir le renard de sa tanière. Avec ces bombes, nous leur ferons parvenir de fausses informations, nous leurs ferons croire que nous voulons entièrement détruire leur habitat par simple méchanceté. Ils seront obligés de réagir et nous leur en laisserons le temps. Si tout ce passe comme voulu, ils enverront leur armée pour nous détruire alors que tous nos transports et nos propres forces seront cachées sur la Lune.

Une fois qu’ils seront arrivés, ils engageront le combat contre ceux que nous auront laissé sur place, les plus faibles, ceux qui ne pourront supporter le voyage, les indésirables, meurtriers, psychopathes et autres déviants en tout genre et, finalement, ceux qui ont accepté de se sacrifier, comme moi. Nous nous battrons avec les quelques armes que le gros des troupes aura laissé sur place, les plus simples et les moins meurtrières. Quand ils débarqueront, nos flottes civiles et militaires partiront pour prendre possession de leur monde resté sans défense.

Nous sommes conscient que nous allons éradiquer une espèce qui nous a inondé de messages de paix, mais il en va de la survie de la notre. Et ce monde lointain sera bien trop petit pour nos deux peuples.

Que Dieu bénisse ceux qui se seront sacrifiés, que Dieu bénisse les morts à venir, que Dieu nous bénisse dans notre entreprise et que Dieu bénisse les États-Unis du système solaire.

Fin