Chapitre 2 : promenade de santé

La démarche peu assurée d’un détective cabossé, ne tenant debout qu’à la force des stimulants hormonaux qui s’étaient automatiquement libérés dans son corps, n’avait rien pour étonner le voisinage.

Ceux qui connaissaient Sten pouvaient très bien imaginer qu’il vivait l’une de ces cuites post-affaire-ratée. Ceux qui ne le connaissaient pas voyaient tellement pire chaque jour qu’ils pouvaient rester rassurés de croiser un tel individu à l’allure globalement inoffensive.

Sten ne savait plus très bien lui-même s’il se connaissait ou pas. Il fut pris une seconde par l’envie de s’adresser la parole quand il vit ce gars minable en train de s’écrouler devant lui en bloquant tout le passage. Il s’aperçut juste à temps qu’il ne faisait que vivre une décorporation passagère et que c’était lui, et bien lui, qu’il contemplait de dos. Rassemblant ses esprits, il rejoint alors son corps. Sacré douche froide, on ne se rend pas compte du confort de la conscience éthérée jusqu’à ce qu’on revienne se faufiler dans un corps toujours trop étroit, toujours trop sale, toujours trop… visqueux. C’est un peu comme remettre un sac à dos trempé de sueur sur un t-shirt lui-même trempé de sueur après avoir fait une pause pendant la randonnée hebdomadaire de l’été.

Marcher devenait quelque peu difficile. L’idée initiale restant celle d’une balade à la fraîche pour prendre un peu l’air sans but précis, les blessures multiples qu’endurait Sten avec une placidité toute artificielle venaient perturber l’équation d’une manière quelque peu envahissante. Lors d’un sursaut de lucidité, induit par une saine et naturelle réaction hormonale à l’inondation chimique post-accident, Sten se rendit compte qu’il serait peut-être bon de passer à l’hôpital de quartier. Se dirigeant vers une NetBorne proche, il y posa ses avant-bras et s’appuya dessus de tout le poids de son torse, tâchant ainsi de soulager des jambes au bord de l’écroulement final.

Dans le monde physique, cette borne n’était rien d’autre qu’un bloc de métal chromé. En réalité augmentée, toutefois, elle présentait une interface sobre mais riche permettant d’accéder à une myriade de services urbains.

D’un bref mouvement oculaire activant son implant cervical, Sten se connecta à la borne et tout son corps connut un soubresaut au moment de l’interfaçage neuronal. Encore une fois, Sten pourrait oublier son enveloppe carnée un moment… Son corps resterait bel et bien debout et prêt à lâcher l’interface au moindre danger, mais en attendant la majorité des sens de Sten se mettaient en sommeil. Il savait que ça ne durerait pas éternellement et profita donc d’un petit détour par quelque galerie porno avant de procéder à l’appel d’une ambulance collaborative.

« Votre ambulancier, DarkAmbassador5437, sera là dans 3 minutes. Merci de patienter en libérant la borne. Bonne journée. »

Fin du répit. D’un autre soubresaut désagréable, Sten reprit le contrôle de son corps, sensations cradingues avec.

*

Lorsque l’ambulancier arriva, il reconnut immédiatement le signalement de son client. La flaque de vomi qui l’entourait n’avait pas été annoncée par l’hôpital, mais rien ne pouvait effrayer DarkAmbassador5437, l’homme aux 1543 « achievements » d’ambulancier collaboratif. Son succès dont il était le plus fier s’appelait « world sample » : transporter le même jour trois clochards, quatre employés, deux cadres et un patron. Le patron n’avait pas demandé de carte de fidélité.

Sten grimpa à l’arrière de ce qui ressemblait à un grand corbillard noir. Vitres teintées et tout le tralala. Une caisse pas toute fraîche, mais fonctionnelle et sérieuse. Le détective poussa d’autres clients plus ou moins éveillés afin de se frayer un chemin jusqu’à un bout de banquette. Ils devaient être une demi-douzaine là-dedans, mais l’envie de compter n’était pas assez forte pour s’en assurer.

Le conducteur ouvrit un petit panneau laissant apparaître des lunettes noires.

« Oliver, pour vous servir. Si vous désirez des cacahuètes, dites-moi. Si vous êtes allergique, j’ai aussi du pop-corn nature, garanti OGMA. »

Le label OGMA, pour « Organisme Génétiquement Modifié Ancien », n’était attribué qu’aux OGM commercialisés depuis au moins dix ans. On évitait ainsi les déconvenues comparables à celles qui avaient découlé du scandale Google Foods. Si la nourriture de cette catégorie était 19,99 % plus chère, c’était d’une part en raison de la sécurité évidente qu’elle offrait, mais aussi parce qu’elle était truffée de nano-traceurs permettant aux compagnies d’assurance de vérifier, à l’aide d’une simple prise de sang, que vous aviez une alimentation saine.

Sten voulut répondre qu’il mangerait bien quelques pop-corns, mais n’en eut pas la force et se laissa dorloter par les vibrations du véhicule.

*

Après avoir lâché ses clients à l’hosto, DarkAmbassador5437 reprit le volant et rejoint son ami SupaPowaPanda qui l’attendait devant le meilleur snack de toute la ville. C’était là leur avis à tous deux en tout cas. La faible affluence n’offrait pas de confirmation évidente, mais cette ruelle peu passante, autorisant un loyer bon marché, expliquait peut-être le succès limité de ce restaurateur de génie.

Oliver n’eut pas le temps de passer commande, le gérant avait déjà commencé à préparer le sandwich préféré de son habitué.

« Ton albanais-choco est en route, Oliver.

– Impec’, papa.

– Tiens, Max, lève ton cul de ma chaise, ton hot dog il est prêt. »

SupaPowaPanda remercia « papa » en le payant immédiatement (pas d’ardoise chez « papa »), puis s’installa sur une autre chaise pour déguster son repas dégoulinant de moutarde (et sans OGMA, ce truc de hippie bourgeois).

Au moment de saisir son albanais-choco, Oliver fut pris d’un mal de crâne soudain, et resta figé, sandwich en main, durant quelques secondes. Pas encore inquiet pour sa monnaie, le faiseur de sandwich certifié (titre clamé avec fierté par son détenteur) était tout de même peu intéressé par la paperasse et les tracas liés à un malaise sur son lieu de travail.

« Oh, Oliver, tu nous fait une mort en direct, ou quoi ?

– Laisse, papa, il fait le malin. »

DarkAmbassador5437 se remit lentement à bouger.

« On se connaît ?

– Arrête de faire le relou, Oliver, papa il sait pas que t’es fêlé, tu devrais faire ça qu’avec moi, les gens ils comprennent pas, tu sais.

– On… se… connaît ? »

*

« AAAH ! »

D’un cri, associé à un sursaut qui fit bondir le personnel médical alentour, Sten se réveilla en plein diagnostic préventif. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler de son identité. Sten Kenna. Sten Kenna. Pas cette connerie de Dark quelque chose. Sten avait pourtant encore l’impression de sentir l’odeur du snack dégueulasse devant lequel il aurait juré se trouver quelques secondes auparavant.

Pendant ce trouble mental, une robote médecin assistée d’un infirmier-imprimeur s’affairaient autour de l’imprimante 3D pour en sortir les attelles qui permettraient de mettre Sten sur les rails d’une guérison à la maison. Pas de place à l’hôpital pour des cas aussi bénins.

Vingt minutes plus tard, le détective était dans un taxi collaboratif payé par son assurance maladie. Autant dire qu’ils ne prenaient pas le haut du panier dans ces cas-là. Le conducteur avait une note en dessous de la moyenne sur le site central des évaluations.

« Oliver, pour vous servir. Si vous désirez des cacahuètes, dites-moi. Si vous êtes allergique, j’ai aussi du pop-corn nature, garanti OGMA.

– Hein, vous pourrez… vous pouvez… répéter ?

– Je suis Ruth, pour vous servir. Si vous voulez grignoter ou boire quelque chose, vous pouvez consulter la liste à côté de vous, je demande un petit extra mais c’est pas cher. Je vous ramène chez vous, c’est parti. Je peux couper la radio, si vous voulez. »

Oui. Cette conductrice. Une femme. Forcément, ça ne pouvait pas être l’ambulancier. De toute façon, on ne peut…. On peut pas quoi ? Heu…

Je sais plus…

Je ne sais plus ce que Sten voulait dire ou penser…

Allô ?