Résumé des chapitres précédents

Sten Kenna est un détective privé. Il ne gagne évidemment pas beaucoup d’argent, mais il a accepté sa condition et vit dans un quartier immonde, donc tout va bien. Aujourd’hui comme à peu près tous les jours, il n’est pas dans une forme olympique. Après une chute du 4ème étage et un bref passage à l’hôpital, le tout entrecoupé de perturbations mentales, le voici en route pour chez lui à bord d’un taxi collaboratif bon marché.

Chapitre 3 : stupidité naturelle

La conductrice parvint sans trop de difficultés au domicile du détective. Ce quartier n’avait aucune raison de connaître le moindre souci de circulation. On n’y trouvait quasiment aucune entreprise, et une bonne partie de la population ne se déplaçait qu’en hoverboards discount (ceux qui lâchent parfois alors qu’on est en train de survoler une voie ferrée).

La course étant payée par l’assurance maladie, Ruth n’eut pas besoin de communiquer plus avant avec son passager. Elle se contenta tout naturellement de le tirer hors du véhicule afin de le déposer sur le trottoir. La puce d’identification de Sten, implantée dans son crâne, se trouvait ainsi juste devant chez lui. Course validée.

Le démarrage en trombe de la voiture réveilla Sten qui ne savait plus très bien s’il était assommé par les médicaments, par le manque de sommeil ou par la sensation de ne plus très bien savoir qui, ni quand, il était. Il se releva tout de même, parce qu’il le faut bien, et entra dans son immeuble, avant de prendre l’ascenseur pour son 16ème étage.
Une fois la porte de l’ascenseur refermée, le cerveau de Sten, profitant d’une baisse d’enfumage passagère, fut pris d’un doute. Est-ce que l’agitation dans le hall d’entrée pouvait être considérée comme normale ? Il arrive qu’un drone livreur soit attaqué par quelque jeune voyou jaloux, mais Sten n’avait jamais vu autant de monde, et encore moins autant de cadavres, au rez-de-chaussée de son immeuble somme toute plutôt tranquille.

Arrivé au 16ème étage, les portes s’ouvrirent.

Plus de doute possible. Quelque chose de pas raëlien se déroulait en ce moment même dans l’immeuble, et pas seulement au rez-de-chaussée. Sous les yeux de Sten, une porte d’appartement partiellement détruite laissait entrevoir de belles giclées de sang et des corps de personnes probablement pas en train de piquer un somme.

A côté de ça, sur un autre plan sensoriel, des sons divers et variés oscillant entre la fouille de type cambriolage et la bastonnade de type bastonnade.

Un tel flux d’informations ne permit à Sten aucun mouvement durant quelques secondes, et la porte de l’ascenseur commença à se refermer. Elle n’y parvint pas toutefois, bloquée par un bras venant la bloquer au dernier moment. Polie, la-dite porte se rouvrit et l’intrus devint un passager.

– Bonjour.

Sten ne répondit pas.
Du moins pas tout de suite.

Le statut d’homme lourdement armé du visiteur l’incita à changer de tactique.

– Bonjour. Vous êtes de passage ?

– Oui, on va bientôt partir. Vous descendez au rez-de-chaussée ?

– Heu… Oui. Oui, tout à fait.

– Vous dérangez pas, je vais appuyer.

– Merci.

Une discrète musique d’ambiance se mit en route lorsque l’ascenseur commença sa descente. L’homme vêtu d’une armure anti-émeutes noire et d’un fusil-mitrailleur sifflota pour accompagner le morceau.

– C’est du Alan Hawkshaw, non ?

– Je ne sais pas.

– Je crois que c’est du Alan Hawshaw. On se fout pas de vos gueules dans votre immeuble. Dans le quartier la plupart du temps on entend du Brian Eno, j’en peux plus.

– Ah.


Sten faisait son possible pour se montrer sociable, mais la présence d’un pseudo-policier ne portant pas le moindre insigne officiel ne le mettait pas tout à fait à l’aise. Certes, depuis la privatisation de la police, les différences Compagnies D’Intervention pullulaient, mais même si elles disposaient toutes d’un équipement et d’un logo propre, elles arboraient au grand minimum l’insigne officiel du Corps de Police Municipal.

Or, ici, un insigne à la con genre indication de grade, mais point d’insigne du CPM.

Ceci dit, il ne fallait peut-être pas s’en étonner au vu de l’état de l’immeuble et de ses habitants.

Le trajet ne fut pas bien long. Seize étages, pensez-vous…

Une fois en bas, l’ascenseur laissa sortir ses occupants. Sten laissa bien sûr son voisin passer le premier. Ce dernier rejoignit un groupe composé probablement de gros connards. En tout cas ils se montraient tous sapés de la même façon. Sur ça, pas de doute.

L’adrénaline prenant le relais des médocs, Sten s’arrêta net alors qu’il se trouvait sur le point de sortir de l’immeuble. Se retournant vers les croquemitaines de la manière la plus rambo-stanislavskienne qui soit, il leur adressa la parole :

– Excusez-moi.

Aucune réponse.

Même chose. En plus fort.

– Excusez-moi !

L’un des gars, probablement un plus gros connard que les autres vu qu’il portait moins de matériel sur le dos et un insigne avec plus de traits jaunes, se tourna vers Sten en aboyant.

– Qu’est-ce que tu veux, ducon ?

– J’aimerais savoir ce qui s’est passé dans cet immeuble.

– Je te dois quoi, merdeux ? Tu te prends pour le roi d’Angleterre ?

– J’habite ici, et le règlement de mon syndic stipule, d’une part, qu’en cas de travaux dans l’immeuble je dois en être informé au moins deux mois à l’avance, et d’autre part, qu’en cas d’intervention policière, dut-elle prendre la forme d’un raid surprise, je dois être tenu au courant des raisons de l’action dans l’heure qui suit, à moins que l’intervention ne relève de la lutte anti-terroriste.

– Ouais, ben c’est ça, c’est de la lutte anti-machin. Casse-toi.

Le détective se trouvait diablement tenté de demander à voir une preuve de leur appartenance à la police, mais il n’en avaient probablement pas, et leur réponse alternative aurait pu facilement impliquer quelques cartouches vidées dans un estomac innocent. Sten décida donc de fermer sa gueule. Pour ça et parce que tous les connards venaient de pointer leur arme sur lui en réaction à un geste du gros connard : il avait levé un doigt.

– Vous ne payez rien pour attendre, je vous aurai au tournant !

S’imagina-t-il leur dire en se barrant.

Marchant nerveusement sur le trottoir en direction de son bureau, il tenta de se changer les idées. En se demandant tout d’abord d’où venait cette putain d’expression « vous ne payez rien pour attendre. » C’est alors qu’il se rappela qu’il aurait dû dire, enfin penser très fort, « vous ne perdez rien pour attendre. » Et oui, putain. Même pas capable de phrénomenacer avec classe. Ceci dit, l’expression corrigée n’était pas beaucoup plus claire. Il se tritura tellement les méninges qu’il en vint à se remémorer la musique d’ascenseur entendue quelques minutes plus tôt.

Fait amusant, enfin pour lui, cette musique fut suivie par une autre du même genre, mais qu’il ne connaissait pas. En tout cas, il ne se rappelait pas de l’avoir entendue. Fermant les yeux, il la laissa couler dans son esprit et ma foi, ça faisait du bien. Un peu de musique d’ascenseur dans la tête, ça valait toutes les séances de zazen online qu’il se payait parfois lorsqu’il cherchait une excuse pour ne pas bosser.

Rouvrant les yeux, il fut pris d’un putain de sursaut en voyant le gros connard, dans son armure noire, à même pas deux mètres devant lui.

Le gros connard se mit à rire. Du moins, on pouvait le supposer, malgré ses grommellements de sanglier, aux soubresauts de ses énormes épaulettes.

– Dis-donc, Johnson, qu’est-ce qui te prend ? T’as pris un cachet en trop, ou quoi ?

– Hein ? Je… Je sais pas, j’avais du Hawkshaw dans la tête, et…

– Du quoi ?

– Hawkshaw. Alan. Laissez-tomber, conn… chef.

Sten ne savait pas très bien si c’était lui qui parlait ou un autre. Un sacré bordel dans cette tête. Il songea à observer ses bras. Étrangement, le geste ne fut ni immédiat ni tout à fait conforme au mouvement qu’il cherchait à impulser, mais son regard finit par se porter sur ses manches noires renforcées en kevlar et autres saloperies.

Bah, du coup, il avait un pistolet-mitrailleur.

Malgré le mélange de peur et d’excitation qui semblait à deux doigt de lui faire perdre pied, il songea à un autre truc, pour voir.

Avec environ deux secondes de délai, il se vit débloquer le cran de sûreté de son arme, qu’il n’aurait même pas su situer, avant de pointer l’engin vers le gros connard. La salve qui s’ensuivit envoya le lourdeaud s’écraser contre le mur avec une belle bouille en lieu et place de toute cage thoracique.

Le genre de truc un peu ouf, on pouvait bien l’avouer.

De part et d’autre de cette connexion mentale insensée, l’émoi fut si intense que le divorce paraissait proche. Sten eut juste le temps de voir d’autres mecs en noir débouler d’un couloir pour hurler avant de shooter l’assassin à l’arme encore fumante. Revenant à lui, le détective entendit encore quelques coups de feu mais n’avait pas une énorme envie d’aller expliquer le fin de mot de l’histoire pour laver l’honneur du fan de musique d’ascenseur.

Il préféra rejoindre son bureau, où un petit lit d’appoint, réservé à la résolution de cas difficiles, l’attendait avec ses trous et ses puces.

En route. Plus que six cent mètres.