En retard

Je pressai le pas en descendant la rue Royale. Il fallait que je fasse vite, le professeur avait été intraitable hier.
– « Si je ne te vois pas passer la porte de l’atelier à 8 heures tapantes, ce n’est plus la peine de remettre les pieds ici, avait-il dit. J’ai été bon avec toi jusqu’à présent mais trop, c’est trop ! Ça fait longtemps que j’aurais dû sévir, ne serait-ce qu’en étant moi aussi en retard pour te payer. »
J’avais tenté de me défendre en lui rappelant que je n’avais pas reçu le moindre salaire depuis trois mois. Ce qui ne fit qu’envenimer la situation et, à soixante-dix ans, il ne fallait pas trop jouer avec la tension du professeur. Je le calmai en lui promettant d’arriver à point le lendemain. S’il mourrait, jamais je ne recevrais ce qu’il me devait.

La rue Royale débouchait sur la place du Conservatoire et, par chance, le marché qui s’y tenait trois fois par semaine n’y était pas. Cinq ans que j’habitais ce quartier et je n’avais toujours pas réussi à mémoriser les jours de marché. Pour ma défense, il est vrai que je peine à savoir quel jour nous sommes.
Bref, je n’avais qu’à traverser la place de part en part, rejoindre la rue de la Monnaie et la suivre sur 200 mètres environ pour arriver au laboratoire du professeur. Je consultai l’heure au clocher de l’église Saint-Pierre, il me restait plus de cinq longues minutes pour rejoindre ma destination. Autant dire des heures. J’en profitai pour jeter un coup d’œil vers l’école de jeunes filles qui jouxtait l’église. J’espérais y apercevoir la jolie Marjorie qui devait normalement attendre avec les autres filles l’ouverture des portes de l’école à 8 heures. Je ne la vis pas. Je m’approchai d’un petit groupe d’écolières et demandai à l’une d’elle de m’indiquer où ma Marjorie pouvait être. Elle n’était pas malade au moins ? « Pas du tout » me répondit l’écolière, et elle pointa du doigt le coin à l’abri des regards. Ce recoin, caché par les platanes qui entouraient la place, était connu de toute la jeunesse du quartier. Les platanes qui le bordaient auraient rougi s’ils avaient eu des yeux pour voir ce qu’il s’y passait. Et en effet, elle s’y trouvait. Mais pas seule. Louis, fils de boucher, autant dire l’un des meilleurs partis du quartier, s’y trouvait aussi et la courtisait sans retenue.

La jalousie me gagna, ce qui, chez moi, se traduisait invariablement par de la colère. Louis allait entendre parler du pays. J’arborai mon regard le plus méchant et commençai à m’avancer vers le recoin sombre. Je fus stoppé dans mon élan par la vieille Éloïse qui m’avait attrapé le bras avant même que je n’entame mon second pas. La doyenne à qui le voisinage ne pouvait rien cacher me regarda droit dans les yeux et leva sa canne vers l’horloge du clocher. Au même moment, celle-ci retentit. 8 heures ! La cloche de l’école sonna avant que la cloche de l’église n’eut sonné son huitième coup. Je regardais avec dépit ma bien aimée courir vers les portes de l’école maintenant ouvertes. Une fois Marjorie avalée par le bâtiment austère, mon regard se tourna vers Louis. Il m’observait aussi. La guerre était déclarée.

Une forte secousse m’empêcha d’imaginer ce que pourrait être ma première attaque. Malgré ses cent quatre ans, la vieille avait encore une force de cheval. Mon regard se tourna de nouveau vers l’horloge. 8 heures passées de 2 minutes.
Il fallut que la grande aiguille avance encore d’un cran et un violent coup de canne sur la tête pour que je réalise que rien ne me ferait remonter le temps.

Il fallait quand même que j’essaye. Peut-être qu’en courant assez vite…
Je m’élançai vers la rue de la Monnaie, sautai par dessus un parterre de fleurs entre deux platanes et m’apprêtai à faire de même par dessus les feuilles mortes qui remplissaient le caniveau pour rejoindre le trottoir quand Daphné, la chienne de Monsieur Tournot jaillit sur ma gauche. Trop occupée à courir après les pigeons, elle me vit trop tard aussi. Je tentai de l’éviter mais mon pied tapa contre le flanc de la pauvre bête. Elle émit un cri aigu, de douleur autant que de surprise, alors que je fonçais tête la première vers le trottoir.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.
– « Ça va mon garçon ? demanda Monsieur Tournot.
– Imbécile, dit la vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
Quant à Daphné, elle était toujours trop occupée à observer les pigeons pour se soucier de mon état. Le coup qu’elle avait reçu ne semblait pas l’avoir troublée outre mesure.
– « Je suis en retard, répondis-je en attrapant la main que Monsieur Tournot me tendait.
– Faudrait remédier à ce problème récurrent, dit M. Tournot en me relevant.
– Ça n’étonne personne, dit le vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
J’avais très envie de coller mon poing sur le nez de ce dernier mais il fallait que je prenne en compte qu’il mesurait quinze centimètres et pesait trente kilos de plus que moi.

Je constatais une énorme bosse sur mon front et l’état déplorable de mes habits avant de reprendre ma course vers le laboratoire pour la dernière fois peut-être. J’avais eu le temps de regarder l’horloge, jamais le professeur ne me pardonnerait dix minutes de retard.

Cette fois, ce fut ma chaussure gauche qui me trahit. La couture qui reliait la semelle au tissu céda. La semelle se replia sous mon pied alors que je tentais d’éviter un petit tas de feuilles qui me paraissait trop glissant pour m’y risquer.
Ma cheville se tordit sous l’effet du déséquilibre. Pas assez pour me blesser mais suffisamment pour me précipiter une nouvelle fois la tête la première vers le trottoir. J’eus juste le temps de m’en vouloir pour ne pas avoir fait réparer cette chaussure alors quelle montrait des signes de faiblesse depuis quelques temps déjà avant que ma tête ne heurte les pavés à nouveau.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.
– « Ça va mon garçon ? demanda Monsieur Tournot.
– Imbécile, dit la vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
Daphné me regardait d’un air que seul un animal peut avoir. Ce regard qui vous faisait comprendre que l’animal avait moins de considération pour vous que pour un cafard.
Sans répondre, j’attrapai la main que Monsieur Tournot me tendait et me relevai.
– « Faudrait voir à faire plus attention, dit M. Tournot.
– Ça n’étonne personne, dit le vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
J’avais une nouvelle fois très envie de coller mon poing sur le nez de Louis mais mon regard se posa involontairement sur l’horloge de l’église. 8 heures et 10 minutes. Quelque chose me gênait mais je n’arrivais pas à savoir quoi exactement.

Je m’élançai une nouvelle fois vers le laboratoire lorsque je compris ce qui me gênait. Je m’étais réveillé au même endroit qu’après ma première chute et je refaisais exactement le même trajet que j’avais fait quelques minutes plus tôt.
Trop occupé par mes pensées, je glissai sur un petit tas de feuilles mortes que je n’avais pas vu. Elles paraissaient pourtant glissantes.
J’eus le temps de voir que la semelle de ma chaussure gauche était parfaitement reliée au tissu avant que mon crâne ne heurte les pavés pour la troisième fois.

Cette fois c’était le professeur qui me toisait lorsque je repris mes esprits. J’étais allongé sur le vieux canapé dans le laboratoire, juste à côté de l’énorme machine que nous construisions ensemble depuis des mois.
– « Tu as dû toucher les mauvais câbles mon garçon, dit le professeur.
– Pardon ?
– Je t’avais pourtant prévenu ! Ajouta-t-il. »
Son accent russe se faisait toujours plus fort lorsqu’il s’énervait.
– « Sache que je t’ai pardonné ton retard parce que j’ai besoin de toi pour terminer les tests de la machine mais si tu continues à faire l’imbécile je n’aurais aucun mal à trouver un autre apprenti.
– Je ne comprends pas comment je suis arrivé ici, lui dis-je.
– Et bien je t’ai porté, c’est très simple ! Me répondit-il avec un accent russe qui s’intensifiait.
– Non… Je veux dire que je n’ai plus aucun souvenir de mon arrivée, ni d’aucune de nos occupations jusqu’à ce que je me réveille sur le canapé.
– Et bien la décharge que tu as reçue était assez forte. Ne t’inquiète pas, ça reviendra, me dit-il sur un ton adouci, son accent russe devenu indétectable. Mais dépêchons-nous de retourner travailler. Comme je te le disais donc, attrape ces languettes de cuivre et tiens-toi prêt à les mettre en contact à mon signal. »
Je me levai et m’approchai de l’énorme machine qui emplissait la quasi-totalité du petit laboratoire du professeur.

Plus d’un an que nous travaillions sur la monstruosité comme je l’appelais devant ma mère seulement. Plus d’un an et je n’avais toujours pas la moindre idée de ce à quoi elle allait servir. Tout ce que le professeur avait accepté de me révéler était que cette machine devait révolutionner une certaine industrie.

– « Tu es prêt ? l’entendis-je crier de l’autre bout du laboratoire.
– Oui, répondis-je en criant autant que lui.
– Donne-moi la pression de la vapeur avant.
– 1 et 1,5.
– Parfait, j’y vais, ajouta-t-il. Tiens-toi prêt et souviens-toi que l’électricité peut être dangereuse.
– Oui profess… »

Je pressai le pas en descendant la rue Royale. Il fallait que je fasse vite, le professeur avait été intraitable hier. Mais je m’arrêtai. Ce n’était pas la première fois que j’avais une impression de déjà-vu mais là, ça dépassait de loin ce que j’avais vécu jusqu’à maintenant. J’avais déjà descendu la rue Royale ce matin, et j’étais déjà arrivé en retard. Je touchai la bosse que j’avais sur le front pour en avoir la preuve.
Mais pas de bosse. Je me tournai vers le fenêtre de la maison devant laquelle j’étais pour m’y regarder. Mon visage ne portait aucune séquelle d’un quelconque incident qui me serait arrivé plus tôt. Et encore moins de deux incidents.
Troublé, je repris la marche.
Depuis que nous avions entamé le montage de la monstruosité les jours se ressemblaient tous plus les uns que les autres. À tel point que je les confondais. Sans doute ces incidents étaient arrivés un autre jour, peut-être même les avais-je rêvé.

J’arrivai sur la place du Concert et machinalement je regardai l’horloge de l’église. 8 heures et 4 minutes. Le temps de dire bonjour à Marjorie et je serai à l’heure au laboratoire pour une fois. Je cherchai Marjorie dans la groupe d’écolières qui attendaient devant l’école. Je ne la trouvai pas. Je tournai mon regard vers le recoin caché par les platanes. Elle y était avec Louis, encore …
Soit mes cauchemars devenaient réalité, soit le gros Louis courtisait ma bien-aimée depuis plusieurs jours déjà.
Ces pensées me troublaient au plus au point. Était-il possible de vivre plusieurs fois la même journée ? Ou étais-je en train de perdre la raison. Du coin de l’œil, j’aperçus la vieille Éloïse lever sa cane et l’abattre violemment sur mon crâne.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.
– « Et bien mon garçon, deux fois dans la même journée, tu ne veux vraiment pas arriver à l’heure, me dit M. Tournot en me tendant la main.
– Double imbécile, dit la vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
Je me relevai en remerciant M. Tournot.
– « Tu devrais faire réparer cette chaussure, me dit-il en montrant ma chaussure gauche. »
Je regardais la semelle pendre de l’avant, complètement décousue. C’est sans doute ce qui m’avait fait chuter.

Mais bien-sûr que c’est ce qui m’avait fait chuter, j’avais déjà vécu ce moment. J’avais couru et avais été déséquilibré par ma semelle abîmée en voulant éviter des feuilles glissantes. Cette fois ce n’était ni le fruit de mon imagination, ni le hasard d’une répétition d’évènements, soit j’étais fou, soit je revivais encore et encore le même moment mais dans le desordre chronologique. J’allais maintenant parcourir les derniers mètres qui me séparaient du laboratoire, y entrer, sans doute me faire réprimander par le professeur et travailler avec lui sur la machine.
Tout ça, je l’avais déjà fait plus tôt mais je n’en gardais aucun souvenir. Tout ce que je savais, c’est que j’allais toucher le mauvais câble. Il fallait absolument que j’en parle avec le professeur, il devait forcément y avoir une explication logique.

J’entrai dans le laboratoire. Le professeur était dans un état d’excitation avancée.
– « Où étais-tu ? J’ai déjà fait un premier test mais il me faut ton aide pour le second. Dépêche-toi, attrape le fil de cuivre. Ne te trompe pas, le second est déjà relié au… »
Désireux de ne pas me prendre de mauvaise réflexion pour mon retard, j’attrapai le fil le plus proche.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.
– « Ça va mon… commença Monsieur Tounot. »
Mais je lui coupai la parole.
– « Non, non, ça ne peut pas continuer, je vais devenir fou, dis-je.
– Il en fait un drame, dit la vieille Éloïse. C’est de ta faute si tu es en retard.
– Imbécile, dit Louis. »
Je me relevai sans l’aide de Monsieur Tournot trop occupé à regarder Daphné. Celle-ci me fixait, un grognement sourd provenant du plus profond de son corps.
– « Que t’arrive-t-il ? lui demanda Monsieur Tournot en lui flattant la tête. »
Mais Daphné ne détournait pas les yeux. Que lui arrivait-il ? C’était la première fois que j’entendais cette chienne grogner. Elle avait pourtant l’habitude de prendre des coups en jouant avec les enfants. C’est vrai que ça faisait la troisième fois que je la frappais du pied aujourd’hui mais elle ne pouvait pas le savoir ? Ou alors…
Je regardais l’animal. Se pouvait-il qu’elle et moi soyons les seuls à subir cette journée sans fin ? À base de coups de pied pour elle et de bosses sur le crâne pour moi. C’était ridicule, il fallait que j’en parle au professeur.
J’étais décidé, j’allais déjouer les pièges tendus le long du parcours jusqu’au laboratoire et lui raconter mon histoire.

Je me mis en route sous les regards interrogateurs des trois autres et de la chienne qui continuait à grogner. J’évitai soigneusement les feuilles mortes dangereusement glissantes, vérifiais ma semelle du regard à chaque pas, pris le temps de largement enjamber le caniveau et me retrouvai sain et sauf à la porte du laboratoire. Je me retournai vers la rue de tous les dangers, admiratif de mon exploit.
Mais il me restait un péril plus grand encore, le donjon du professeur.

J’entrai. Comme je m’y attendais, l’excitation du professeur était à son comble.
– « Où étais-tu ? J’ai déjà fait un premier test mais il me faut ton aide pour le second. Dépêche-toi, attrape le fil de cuivre. Ne te trompe pas, le second est déjà relié au transformateur, me dit-il. »
Je ne bougeai pas.
– « Avant toute chose, il faut que je vous parle professeur, c’est très important !
– Hors de question, cela fait des heures que je t’attends et la machine est quasiment prête. Le client est impatient, il nous faut terminer dans les plus brefs délais, alors attrape ce fil, m’ordonna-t-il en pointant un doigt vers deux petits câbles rigoureusement identiques.
– « Lequel ? lui demandai-je, vaincu par l’accent russe.
– Et bien, que se passe-t-il avec toi aujourd’hui ? Celui de droite bien sûr, l’autre est sous tension, tu le sais bien. »
– Excusez-moi professeur, mais il faudrait que je vous parle…
– Fais ce que je te dis, imbécile ! Hurla-t-il. »
Autant sous l’effet de la colère que désireux d’en finir, je me précipitai sur le câble.

Lorsque je repris mes esprits, Monsieur Tournot, Daphné, la vieille Éloïse et Louis me regardaient de haut.
– « Ça va mon garçon ? demanda Monsieur Tournot.
– Imbécile, dit la vieille Éloïse.
– Imbécile, répéta Louis. »
Je me relevai précipitamment en ignorant la main tendue de Monsieur Tournot.
– « Ça suffit, il faut que cela s’arrête ! leur criai-je. Je n’en peux plus. »
De colère, je collai mon poing sur la figure de Louis. Je regrettai immédiatement mon geste. Son poids et sa taille, auxquels j’avais déjà fait référence précédemment, étaient de loin supérieurs aux miens. Mon coup ne le fit même pas vaciller. Malgré sa carrure, ses gestes restaient assez rapides pour que je ne vois pas venir sa réponse.

Je reprenais connaissance mais n’ouvrais pas les yeux. Persuadé qu’il ne pouvait rien m’arriver si je les gardais fermés.
– « Et bien mon garçon, deux fois en quelques minutes, même pour toi c’est très maladroit. »
C’était la voix du professeur. Je touchai le tissus sous moi et reconnut le vieux canapé. J’étais dans le laboratoire.
J’ouvris le yeux et me redressai encore sous choc du coup reçu.
– « Professeur, il faut que je vous parle.
– Je te l’ai assez dit mon garçon, nous n’avons pas de temps à perdre en palabres.
– C’est très important, tentai-je de plaider.
– Pour la dernière fois, cesse ! Nous terminons d’abord la mise au point de la machine et tu pourras me raconter tes mésaventures autant que tu le voudras.
– Mais professeur…
– Je te préviens que si tu tentes encore de me faire perdre du temps de quelque manière que ce soit, tu prends immédiatement la porte. Je terminerais sans toi. »
Vaincu, je repris le travail. Si je faisais très attention, peut-être pourrais-je terminer cette journée.

Malgré l’exaspération du vieux Russe, je m’appliquais à ne pas m’assommer à chacune de mes tâches. La journée et le montage progressaient si bien que vint enfin le moment du test final.
Dans un premier temps, la mise sous tension de la machine au complet, puis un essai à vide et finalement un essai sur la matière première. Je dois avouer que tout cela m’excitait énormément même si je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la matière première.
La mise sous tension se déroula sans problème. Le générateur supportait largement la charge et il n’y avait plus aucune fuite dans le circuit d’eau.
– « Bien, nous allons faire l’essai à vide. Vérifie la pression des vérins hydrauliques et tiens-toi prêt à actionner le levier du disjoncteur, m’ordonna le professeur. »
Je m’exécutai.
– « La pression a chuté dans un des vérins professeur. Voulez-vous que j’aille le vérifier ? Lui demandais-je.
– Malheureusement nous avons placé les panneaux de protection, il va falloir te faufiler par la chambre centrale pour y accéder. »
Je sentais la catastrophe venir. Hors de question de me mettre en danger si près du moment où je pourrais enfin lui parler.
Le professeur avait lu l’inquiétude sur mon visage.
– « Ne t’inquiète pas mon garçon, tant que tu ne touches à rien d’autre que l’intérieur du moule et les caoutchoucs du vérin, tu ne risques absolument rien ».
J’y allai.

Le plus compliqué fut de me glisser dans la chambre centrale. Mais une fois à l’intérieur, je pouvais facilement avoir accès au vérin tout en prenant garde à ne rien toucher.
– « As-tu débranché quelque chose mon garçon ? demanda soudainement le professeur.
– Non, je n’ai rien fait encore.
– Étrange, c’est anormal, il semble que l’électricité ait été dérivée vers la structure et que… »
Trop tard, les vérins se remirent à fonctionner et les parois du moule se refermaient sur moi. J’étais pris au piège. J’entendais le professeur hurler et taper contre la machine. Un grand arc électrique vient me frapper sur la poitrine.

Je me réveillai sur le vieux canapé du laboratoire. Le professeur m’observait de haut, son corps cachant partiellement l’énorme machine.
– « Tu as dû toucher le mauvais câble mon garçon, dit le professeur.
– Non, ce n’est pas ça, il faut que vous m’écoutiez professeur.
– Bien sûr que c’était le mauvais câble. Je t’avais pourtant prévenu ! ajouta-t-il alors que son accent réapparaissait. Sache que je t’ai pardonné ton retard parce j’ai besoin de toi pour terminer les tests de la machine mais si tu continues à faire l’imbécile je n’aurais aucun mal à trouver un autre apprenti.
– Vous devez m’écouter, il m’arrive quelque chose que je ne peux expliquer.
– Tu as découvert le savon ? »
Ce n’était pas la première fois qu’il faisait référence à mon hygiène qu’il trouvait douteuse.
– Je vous en supplie professeur, vous pourrez me renvoyer après mais par pitié écoutez-moi. »
Je sentais les larmes couler malgré moi. Les nerfs me lâchaient. J’en eus honte mais cela attendrit le vieux Russe. Il m’écouta patiemment lui narrer mon interminable journée.
– « Incroyable ! s’exclama-t-il une fois mon histoire terminée.
– Vous me croyez ? lui demandais-je. »
Je m’attendais à une réponse ironique, voire humiliante mais il ajouta :
– « Incroyable mais pas impossible, il y a eu au moins un précédent. Ce sont les hasards de la recherche expérimentale, les résultats peuvent être… Surprenants. Sans doute que cela est dû à l’interaction entre le moteur à vapeur et le générateur mais je n’arrive pas à comprendre comment… »
Il ne termina pas sa phrase, perdu dans ses pensées. Je lui demandai ce qu’il voulait dire.
– « Prends le livre sur les inventeurs Italiens du XVIIIème siècle et cherche Di Sangro, Raimondo de son prénom. »
Je m’exécutais et lui tendis le livre à la bonne page. J’avais honte de ma lecture hésitante et je ne voulais pas me ridiculiser devant lui. Mais il refusa et me força à lire. Ce fut pénible, autant pour lui que pour moi. Le texte racontait la brillante vie de l’inventeur, ses études réussies, ses recherches fructueuses et l’étrange découverte qu’il fit en créant la machine à voyager à travers l’espace en voulant créer la machine automatique à coudre.

Le professeur m’interrompit ici.
– « Voila pour notre précédent.
– Je ne comprends pas, où voulez-vous en venir ? Je ne voyage pas dans l’espace, je revis les mêmes instants encore et encore.
– Dans l’espace non, en effet. Mais il semblerait que tu ais voyagé dans le temps, dit-il sur un ton déçu.
– Je ne comprends toujours pas.
– Et bien, comme Di Sangro, j’ai inventé tout autre chose que ce que je voulais inventer à la base et comme Di Sangro, je me retrouve avec une invention complètement inutile. Son intention était de créer la machine à coudre, mais, par erreur ou par accident, il a inventé la machine à voyager à travers l’espace. L’invention aurait pu être révolutionnaire, il suffisait de viser une cible et d’appuyer sur la pédale sous la table supportant la machine à coudre. Et hop, vous vous y retrouviez instantanément. Seulement voilà, tout les cobayes utilisés pendant les expériences sont morts. Leurs autopsies ont révélé des organes internes complètement écrasés par l’accélération première. Inexplicablement, seul l’appareil lui même semblait pouvoir la supporter, tout le reste était irrémédiablement détruit. Son invention était inutilisable et il en détruisit les plans devant le danger potentiel qu’elle représentait.
Le professeur prit place sur le canapé.
– « Je vais devoir faire de même, reprit-il. J’ai inventé par erreur une machine à voyager dans le temps. Mais, plutôt que de pouvoir visiter d’autres époques, elle ne sert qu’à revivre encore et encore quelques instants pénibles et insignifiants de sa propre vie. À quoi bon… Alors que mon idée était de créer une machine qui compacterait le sucre en sphères. Si cela avait fonctionné, j’aurais pu en fabriquer des millions. Mais le contrat va me passer sous le nez. C’est ce maudit Jacob Kristof Rad qui le remportera avec son sucre en morceaux cubiques. Je suis pourtant sûr que personne ne voudra d’un sucre avec une forme pareille, c’est ridicule et sans imagination. »
Il semblait réfléchir. Moi aussi…
– « Il faut la détruire, ainsi que les plans. Elle est non seulement inutile, mais peut elle aussi représenter un danger. Et même un grand danger pour l’humanité toute entière… »

Il se mit aussitôt au travail. Je l’aidai en prenant garde à ne pas trop abîmer les pièces les plus complexes. À la fin de la journée, ce qui fut une énorme machine n’était plus qu’un amas informe de pièces détachées. Le professeur semblait exténué. J’en profitai :
– « Allez vous reposer professeur, je vais rattraper mes retards en faisant toutes mes heures supplémentaires cette nuit. Je ne suis pas fatigué, je vais aller jeter ces pièces. Ne touchez plus à rien.
Je jetterai les plans dans le feu. »
Bien sûr je gardai les plans, j’étais certain de pouvoir reconstruire cette machine et de pouvoir en tirer profit. Et certainement pas en compactant du sucre en sphères.

Je suis sûr de moi, je vais y arriver me disais-je en raccompagnant le professeur à sa calèche anti-gravité.

Fin.

Wikipedia.org/Raimondo di Sangro qui n’a pas inventé le voyage interplanètaire mais qui a quand même un C.V. intéressant. Un théoricien du complot y trouvera des signes.
Histoire/Le sucre en morceau qui rétablit la vérité sur la création du sucre en morceaux non sphériques. Ce qui n’est pas aussi simple que ce que je croyais.