On ne m’a pas claqué les fesses à la naissance. J’ai raté ce traumatisme collectif. Je n’ai aucun souvenir d’un tel évènement et n’ai jamais pu me résoudre à poser la question à mes parents. Quelle que soit la réponse, cela les aurait mis dans l’embarras. S’ils avaient laissé le médecin me fesser pour ma toute première interaction avec le monde extérieur, ils auraient agi là en fieffés salauds, mais s’ils avaient empêché ce geste, ou pire, ne l’avaient pas demandé, alors ils me condamnaient à la marginalité, une vie d’exclusion, de malaise social.

Aujourd’hui, chaque fois que je regarde un bon film de cinéma dans lequel se produit une naissance, mon cœur s’arrête de battre. Toujours – toujours ! – le médecin prend le nouveau-né par les pieds, moi je retiens mon souffle, et pan ! claque. Paume bien à plat sur un cul oint de placenta. Là, infailliblement, mon estomac se noue et, si j’ai la malchance d’être entouré à ce moment, jetant de brefs regards à droite à gauche, je pense à tous ces petits culs rougis il y a tant d’années par ce geste, symbole d’un monde dur qui vous accueille sans pitié, puis la sensation de solitude et d’exclusion m’envahit. Le syndrome du survivant. Pourquoi y ai-je échappé et pas eux ? Suis-je spécial ? Ai-je une destinée ? Ou cette absence fait-elle de moi un monstre ? Un raté ? Comme une goutte glacée parcourt alors mon échine, de la nuque au siège, et je me mets à sangloter en silence.

Vous dont on a claqué les fesses à la naissance, vous n’estimez pas votre chance.