Les autres

Mes plus vieux souvenirs datent des premiers instants après ma naissance. Cela doit vous sembler fou, voire même incroyable, pour vous à qui il ne reste rien de vos premières années, à peine un traumatisme si elles se sont mal passées. Mais pour nous, la mémoire commence avec les premières sensations.

Le froid, la peur, l’abandon, le sol dur recouvert d’une fine litière de paille, le monde qui devient réel autour de moi. Les sens soudainement assaillis par de trop nombreux stimuli. La panique qui me gagne, encore incapable de me redresser et encore moins de me tenir debout.
Rapidement, la présence de ma mère. D’abord son odeur, forte et apaisante, presque enivrante, puis sa respiration chaude, son souffle qui m’enveloppe, me réchauffe. Enfin le contact de ses lèvres, la délicatesse de ses mouvements, ses caresses réconfortantes.
Je me calme et me redresse enfin. Je suis forcée de me tenir debout. J’y arrive sous la contrainte, trop jeune pour ressentir de la fierté.
Et vient la première tétée d’un lait riche au goût puissant. Je me sens plus forte à chacune des gorgées.
Tout ça en présence de l’autre qui intervenait de temps à autre. Percer la poche placentaire, m’aider à me redresser, me tenir debout, me guider vers le lait de ma mère. Rien ne se faisait sans qu’il n’interagisse. Il était et sera omniprésent dans ma vie. Lui et ses machines. Lui, si petit, si frêle, avec son corps allongé, ses longs membres justes assez forts pour manœuvrer ses machines et tenir un bâton pour nous frapper. Lui, affublé d’une tête qui semblait prête à se décrocher et tomber de son corps à tout moment. Tellement chétif que n’importe laquelle d’entre nous aurait pu le broyer rien qu’en s’asseyant dessus. Lui et ses machines froides, fortes, encore plus dangereuses et douloureuses que son bâton. Ses machines partout.

Avant même d’être rassasiée par ma première tétée, l’autre m’arrache au sein de ma mère et m’emmène. La panique revient, je pleure. J’entends ma mère appeler, hurler. L’Autre m’oblige à monter dans une machine. En plus de la terreur qu’elle représente, il y a quelques marches pour atteindre la plateau sur lequel l’Autre veut que j’aille mais mes jambes sont encore trop faibles pour me porter là-haut. Je pleure, j’appelle ma mère, mais l’autre ne se laisse pas attendrir, il me crie dessus, me pousse en me tapant, en me pinçant. Je reçois mes premiers coups de bâton. J’arrive sur le plateau, épuisée, blessée par les rebords tranchants des marches. D’autres jeunes nées sont déjà là. Autant terrifiées que moi.
Derrière moi, l’Autre referme la porte de la cage et la machine démarre, nous entraînant loin de nos mères. J’aperçois et j’entends une dernière fois la mienne qui, malgré l’épuisement et la douleur de ma récente naissance, s’est élancée en courant derrière notre convoi. Plus jamais je ne la reverrais.
J’ai peur et je ressens de la tristesse alors que je viens de naître. Nous nous blottissons les unes contres les autres. Nous sommes débarquées et rejoignons un autre groupe. Nous attendons dans une grande cage d’autres cargaisons de nouvelles nées. Où sont les nouveaux ? Une fois la cage remplie, nous sommes poussées dans un goulot afin que chacune d’entre nous soit examinée en détail par l’Autre. Il me semble avoir piétiné un corps pendant la cohue dans le goulot. Pendant l’examen, il pose ses membres partout sur moi, palpe mes articulations, verse quelques goutte d’un produit qui pique dans les yeux qu’il me tient ouverts et dans les narines. Il m’arrache un morceau de chaque oreille. Il me force à ouvrir la bouche en me faisant mal à la mâchoire et m’introduit une longue tige profondément dans la gorge. Aucun geste de tendresse. A nouveau, je pleure.
Une fois l’examen terminé, nous sommes redivisées en petits groupes et redirigées vers ce qui allait être notre premier foyer, une cellule juste assez grande pour nous contenir. Arrive une nouvelle machine recouverte de tétines d’où se dégage une forte odeur de lait. Instinctivement, par faim mais surtout par besoin de réconfort, nous nous jetons dessus et pour celles à l’instinct moins développé, l’Autre les oblige à téter en leur collant de force la bouche dessus.
La première nuit fut interminable, partagée entre les pleurs venant des autres cellules en plus de la mienne, la lumière chaude artificielle continuellement allumée et mes propres sanglots. Le lendemain matin, l’une de nous gisait sur le sol, morte. Elle fut rapidement emmené par l’Autre qui déclencha une panique générale lorsqu’il ouvrit notre cellule pour venir prendre le corps.

Commence alors la première période de ma vie. Des jours interminables, rythmés par la venue de la machine à mamelles d’où nous tétions un lait au goût de médicaments et de produit chimique, avec pour seule distraction les quelques brins de paille de notre litière et une fenêtre en hauteur par laquelle je ne pouvais rien voir. Et des nuits agitées, dans la clarté rougeâtre des lumières, nauséeuses à cause du lait trop gras. La première semaine, deux autres moururent.
Après cinq mois, une machine à granulés remplace celle du lait. De l’eau est disponible dans notre cellule grâce à un petit abreuvoir sur un des murs. J’ai beaucoup grossi et je ressens déjà les premiers effets de ma croissance accélérée.
Passe encore vingt mois avec, comme centre d’intérêt, la nourriture et la terreur des inspections médicales. Je suis devenue énorme, gavée et engraissée. J’ai mal dans toutes les articulations et j’éprouve des difficultés à respirer. Un tiers de notre groupe de départ a disparu. Mortes d’épuisement, de maladie ou de faiblesse.
Un jour, l’Autre m’attrape et m’attache un harnais prolongé d’une corde sur la tête. Il me traîne de force dans une cellule différente, beaucoup plus petite. Si petite que je ne peux pas me retourner. C’est la première fois que je vois un autre Autre. Il y a donc plusieurs Autres. Il est aussi petit et maigre que le premier. Difficile de les différencier. L’un d’eux s’approche de moi par derrière et enfonce un de ses membres en moi. Très profondément dans mes entrailles. L’instant dure une éternité. Pourquoi fait-il cela ? La douleur n’est pas aussi forte que l’humiliation. Puis je suis emmenée dans une cellule que je ne connais pas. En chemin, je passe devant une immense porte ouverte. C’est le choc. Une lumière vive m’aveugle et je sens sur tout mon corps une chaleur réconfortante. Une multitude d’odeurs douces et enivrantes m’assaillent les naseaux. Des fleurs, des herbes, l’eau qui coule, des arbres, de la terre… Une fois mes yeux habitués à la lumière, j’aperçois une prairie si verte que j’ai envie d’aller me rouler dedans. Des arbres en délimitent le contour et cachent un ruisseau dont on entend l’écoulement au milieu du bruit des insectes et des oiseaux. Le temps de l’apparition, une énergie nouvelle m’envahit, j’ai envie de courir, de me jeter dans le ruisseau, de chasser les insectes mais déjà, j’arrive dans ma nouvelle cellule. Une odeur de maladie s’en dégage.

Je fais la connaissance d’un nouveau groupe. Le précédent va beaucoup me manquer. Nous nous étions attachées les unes aux autres et nous nous réconfortions la nuit. Ici, certaines semblent très jeunes comme moi et d’autres ont l’air plus vieilles. Et beaucoup ont un ventre très gros, très rond. La vie n’est pas vraiment différente d’avant. Les jours et les nuits se succèdent, la nourriture a le même goût mais je ne vois plus la fenêtre en hauteur.
La seule différence réside dans la grosseur de nos ventre. Sa taille, une fois suffisamment conséquent, fait venir un des Autres qui entraîne la propriétaire de l’énormité hors de la cellule. Elle sera rapidement remplacée par une nouvelle venue au ventre plat. Qu’est-il advenu de celle qui me précédait ? Vers où l’Autre les emmène-t-il ? Et mon ventre qui s’arrondit chaque jour un peu plus…

Je n’en peux plus, je suis maintenant grosse et ronde aussi. Mes articulations me font toujours autant mal mais ce n’est rien en comparaison de ce que me fait subir mon ventre. Que m’arrive-t-il? L’Autre entre dans la cage, comme à chaque fois, c’est la panique. Personne n’espère être emmenée. On ne sait pas pour où mais on sait que cela va être pour pire. C’est mon tour. Je lutte, tente de résister avec la peur de ce qui m’attend comme motivation mais l’Autre, tout en tirant sur la corde, me frappe à coups de bâton. C’est toujours ce qu’il fait quand l’une d’entre nous le contrarie.
Je suis dans une nouvelle cellule, mon ventre me torture. L’Autre plonge une nouvelle fois son membre en moi. Dans une violente douleur, il me libère de mon fardeau. J’ai donné la vie. C’est une fille. Elle a l’air d’avoir peur, d’avoir froid. Malgré la fatigue je m’approche d’elle, je la réconforte, je la caresse doucement, le plus tendrement possible. Elle semble si fragile. Rapidement, l’Autre intervient. Il la redresse et lui colle la bouche directement sur mes mamelles remplies de lait. La petite commence à téter. J’ai un peu mal mais la sensation n’est pas désagréable.
Avant même qu’elle ne soit rassasiée, l’Autre l’emmène. La petite se met à pleurer, je hurle pour qu’il ne fasse pas ça, je les suis. Il force la petite à monter sur une machine. Je récolte une volée de coups de bâton en essayant de l’arrêter. Il referme la machine et me sépare à jamais de ma première fille. J’essaye de suivre pendant un moment la machine qui l’emmène mais trop épuisée, je tombe au bout de quelques mètres. Je me souviendrais toute ma vie de ses pleurs en particulier, malgré les nombreux qui suivirent.
Un Autre m’entraîne dans une nouvelle machine bruyante, froide et dure. Je suis encore une fois tellement serrée que je ne peux pas bouger. Il applique sur chacun de mes tétons une ventouse aspirante pour en extraire le lait. La sensation est désagréable et cela me blesse les mamelles. Puis je suis emmenée dans une nouvelle cellule avec d’autres qui, comme moi, viennent de donner la vie et sont débordantes de lait. Et toutes ont la tristesse de la perte d’un être cher dans le regard. Je sanglote dans un coin.

L’opération se répète chaque jour, cage, machine à traire, cage, nourriture, attente et chaque nuit, cage, lumière rouge, pleurs et angoisse. Jusqu’à ce que le lait se tarisse. Jusqu’à ce que mes mamelles soient en sang à cause du frottement des ventouses de la machine.
Je suis finalement ramenée dans ma première cellule et retrouve certaines que je connais déjà en plus de nouvelles. Quelques mois plus tard, l’Autre m’emmène, le processus entier recommence, avec attouchements malsains, cage de gestation, vision furtive du paradis, accouchement, une fille emmenée, beaucoup de pleurs, machine à traire et cage pour déprimées jusqu’à ce que le lait se tarisse.
La troisième fois, je donne naissance à un nouveau né, enfin un mâle ! C’est la première fois que j’en vois un. Il ne semble pas vraiment différent de nous, à la naissance en tout cas. Il a peur et cherche à téter comme mes filles. Mais l’Autre ne le laisse pas faire. Sans ménagement, et avant même qu’il ne soit redressé, il le pousse à coups de pied pour le faire glisser hors de la cage. Je le vois et je lui hurle d’arrêter. J’essaye de toutes mes forces d’arracher la corde qui m’entrave. Inutile et trop tard, l’Autre a jeté mon fils dans une machine. J’ai entendu quelque chose se briser lorsque son petit corps en a heurté le plancher. Je hurle de plus belle mais l’Autre l’emmène.
La quatrième fois, lorsque le lait se tarit, je suis à bout. Les grossesses à répétition et les mauvais soins ont détruit mon organisme. Mes mamelles sont infectées et suintantes de pus. Mes jambes me portent à peine et chacune des mes articulations me fait souffrir. Je ne suis pas sûre de pouvoir le refaire une fois de plus. Même me traîner jusqu’à la mangeoire est un défi que mon corps refuse de relever.

Un matin, un Autre entre dans la cellule, pas de crise de panique cette fois, nous sommes toutes bien trop épuisées. Il me tire par la corde du harnais jusqu’à une machine. Il y a une légère pente pour monter dans la cage qui me prive de mes dernières forces et je m’écroule au fond, au milieu d’un groupe de semblables. Une autre s’engage sur la pente, tirée par l’Autre. Elle est épuisée, vidée, même son regard est éteint. Elle s’écroule au milieu de la pente sans pouvoir se relever malgré la motivation des coups de bâton. L’Autre revient alors avec une machine qui, à l’aide d’une grande fourche, soulève la malheureuse pour la laisser tomber à côté de moi. Une de ses jambes est brisée et la machine lui a lacérée les côtes et le ventre.

Cette fois, le voyage dure longtemps, suffisamment pour que plusieurs d’entre nous tombent mortes de soif et d’épuisement. J’entends plutôt que je vois notre arrivée. Nous sommes débarquées dans un minuscule enclos devant une gigantesque machine. Elle est si bruyante que, malgré mon épuisement j’essaye de fuir, mais la seule sortie de l’enclos s’ouvre directement dans la machine. La panique a gagné tout notre groupe. Malgré le vacarme, nous entendons clairement des hurlements qui en sortent.
La porte s’ouvre. Une par une, nous sommes poussées à l’intérieur par un Autre armé d’un bâton électrique. C’est mon tour, je m’engage dans ce couloir sombre non sans avoir reçu une décharge dans les fesses. L’odeur qui y règne est un mélange d’excréments dont le sol est recouvert, de sang sur les murs, de peur et de mort. Les hurlements sont de plus en plus forts.
Au bout du couloir, je passe la tête par une ouverture dans la porte qui me barre le passage. Je suis coincée. Bêtement, je me suis laissée prendre dans le piège. Des tiges métalliques se sont refermées sur mon cou, m’empêchant de bouger la tête. Du coin de l’œil, j’aperçois un corps suspendu par une jambe, la tête en bas. Du sang coule de sa bouche mais son œil bouge encore et me regarde. Elle n’est pas morte.
Soudain, une vive douleur à la base du crâne m’assomme mais je ne perds pas connaissance. L’étau autour de ma tête se desserre, je m’écroule. L’Autre m’attache une jambe à un crochet et je suis soulevée, la tête en bas. J’ai l’impression que ma jambe va s’arracher. Le crochet avance et s’arrête. En tournant sur moi même, je parvient à voir le corps de celle qui me précédait. Un Autre est en train de lui ouvrir le ventre pour en sortir les boyaux, elle hurle une dernière fois et meurt. Le crochet avance et me fait pénétrer dans une grande pièce blanche et rouge, le blanc est très brillant et très propre, le rouge est du sang, beaucoup de sang. Le crochet s’arrête, c’est mon tour. Devant moi se tient un Autre armé d’une grande lame mécanique qu’il me plonge dans le ventre. Je n’ai pas la force de hurler. Je sens mes intestins lentement s’écouler hors de moi. L’autre les empoigne à pleines mains et les arrache. Je pensais que la douleur de l’accouchement était la plus vive qu’on pouvait ressentir mais je m’étais trompée. Je meurs quand on m’arrache la peau après m’avoir coupé les sabots. J’avais un peu plus de six ans, ce qui faisait de moi un spécimen particulièrement vieux et résistant.