144

La première fois que j’ai fait la connaissance de 144, c’était dans les mines-prisons d’Azro dont la mauvaise réputation était largement fondée. Chambres individuelles, activités manuelles et salle de repos, Azro n’était pas si terrible si vous étiez comme moi, un ancien militaire à la peau dure, habitué aux basses besognes et ayant un don inné pour la survie. Pour les autres, en tout cas, ceux qui avaient été condamnés à de longues peines, c’était la fin du voyage.
J’aurais dû prendre cinquante ans mais les juges ont été cléments, sans doute grâce à mes états de service exemplaires. Entendez par là le gros paquet d’argent que j’avais fait gagner à nos différents employeurs. Mais surtout, ces salauds en toge noire savaient parfaitement que les limiers de la guilde des parieurs me feraient la peau à l’instant même où je sortirais de taule, me condamner à une trop longue peine aurait pu contrarier la guilde, et personne ne veut contrarier la guilde, pas même un juge. Je ferai dix ans, peut-être sept si on avait rien à me reprocher pendant mon incarcération.Cinquante ans, c’est le tarif quand on obéit pas aux ordres dans l’armée régulière, les limiers, c’est ce qu’on récolte quand on fait perdre une grosse somme à une multiplanétaire. Et ce qui était sûr, c’est qu’ils allaient me coller au cul pire que des puces qui sont tombées nez à nez avec le dernier chien de l’univers au vu des milliards qu’ils n’avaient pas gagné suite à ma légère désobéissance. L’avocat militaire de la régulière avait fini par m’avouer que j’étais pas passé loin de la peine de mort pour terrorisme. Ce qui n’aurait été que justice d’après lui. Il m’avait dit ça en souriant, sans doute en pensant aux chiens enragés qui allaient très vite remédier à la clémence des juges.
144 n’était pas son nom de naissance bien sûr, c’était son numéro de prisonnier affiché sur le tissu écran de sa combinaison. Moi, c’était 507. Quand je l’ai revu plus tard, il se faisait appeler Miles, j’ai jamais su son nom de naissance. Peut-être parce que je lui ai jamais demandé. Il avait pris deux cent trente ans, à passer tous frais payés, ou presque, dans une des nombreuse prisons publiques. Quand on a commencé à sympathiser, il avait déjà passé huit ans dans la mine, ce qui faisait de lui un survivant, un héros que les autres prisonniers craignaient et respectaient. Ce n’était que la fin de ma première année mais déjà ma réputation grandissait. Les autres gars avec qui j’étais arrivé étaient soit morts, soit repartis. Rares étaient les condamnés qui survivaient plus de quelques mois dans cet environnement. J’avais survécu à l’école militaire et à son entraînement spécial des troupes d’élites. Je me sentais capable d’arriver au bout de ma peine, avec ou sans remise. Pour les limiers, c’était une autre histoire.
144 et moi avons été désignés pour travailler ensemble peu de temps après mon arrivée. Notre travail était simple, on parcourait la station minière dans tous les sens, enfermés dans nos combinaisons pressurisées plusieurs fois centenaires qui sentaient la pisse et la sueur des innombrables autres prisonniers qui les avaient utilisées avant nous. Il fallait réparer les diverses pannes des pompes, régulateurs et autres machines dont j’ignorais la fonction à l’aide de nos outils multifonctions que l’administration de la prison nous avait gracieusement fait payer à un tarif avantageux. Si vous ne pouviez pas vous offrir ces outils en argent comptant, l’administration trouvait un autre moyen pour se rembourser. Exploitation d’un membre de votre famille, prélèvement d’un organe non vital, obligation d’emprunter à un gageur assermenté qui était réputé pour faire preuve de beaucoup d’imagination quand il s’agissait de récupérer son placement. Les moyens de paiement ne manquaient pas. Il y en avait tellement de ces pannes que je commençais à me demander si c’était réellement le climat de cette planète qui détraquait la machinerie, ou si ça avait été prévu par les ingénieurs de la mine histoire d’occuper le plus possible le temps libre de ses habitants, voire d’en éliminer un maximum.
On s’est rapidement habitué l’un à l’autre. J’appréciais particulièrement ses silences, il m’avait prévenu dès le début qu’il n’aimait pas beaucoup causer. C’était le début d’une grande amitié. On a passé plusieurs mois à vadrouiller ensemble, de panne en panne, en n’utilisant que le strict minimum de vocabulaire. Comme on était plutôt bons dans ce qu’on faisait, on était souvent assigné au secteur sensible des pompes à pression qui envoyaient les gaz dans les réservoirs, plusieurs centaines de mètres plus bas. J’aimais pas vraiment ce secteur, les pompes étaient un piège mortel pour qui manquait d’attention plus de quelques secondes. Quant aux vibrations, elles avaient l’avantage de vous faire instantanément digérer la bouillie infâme servie au réfectoire. C’était l’inverse pour 144 qui se portait volontaire à chaque fois que l’occasion se présentait. J’ai compris plus tard pourquoi. D’une part parce que, à force de bien bosser et de survivre, nos gardiens métalliques venaient de plus en plus rarement nous surveiller, et d’autre part, ça permettait à mon collègue d’approcher régulièrement la pompe principale qui acheminait l’hélium.
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Quelle immense surprise se fut lorsqu’il s’est mis à me parler d’autre chose que du travail lors d’une de nos pauses, après une intervention de plusieurs heures sur un système d’alimentation récalcitrant. Nous étions épuisés, assis côte à côte, à regarder les volutes de gaz se faisant et se défaisant dans l’atmosphère tourmentée d’Azro.
– Je sais qui t’es m’a-t-il dit de but en blanc.
Je me suis tourné vers lui pour lui répondre que c’était une bonne chose vu qu’on bossait ensemble depuis des mois.
Il m’a regardé en souriant, ce qui n’arrivait pas souvent.
– Fais pas le malin, je sais ce que t’as fait, ou plutôt ce que t’as pas fait.
Je me suis immédiatement méfié, j’avais du mal à croire que la guilde avait réussi d’une manière ou d’une autre à entrer en contact avec lui. Mais il savait qui j’étais. Ils lui avaient sans doute fait miroiter une sortie anticipée s’il m’éliminait. Encore fallait-il qu’il réussisse. J’aillais pas leur faciliter la tâche. Je me préparais mentalement au combat…
Il a dû s’en rendre compte, son sourire a disparu et il s’est empressé d’ajouter :
– T’inquiète pas, ton secret est bien gardé avec moi, j’admire ce que t’as fait, faut en avoir une sacrée paire pour tenir tête à la régulière et aux parieurs.
Je me suis un peu détendu.
– Si ça peut te rassurer, je vais t’en raconter un bout sur moi.
Il a encore laissé passer un moment pour que je me détende complètement et il a commencé.
– Ma famille vient d’un coin paumé, découvert il n’y a pas si longtemps à la bordure extérieure du marché libre. C’était un chouette endroit, plein de verdure et d’animaux sauvages. Un endroit où la population était heureuse et tranquille. Un endroit qu’on présente aux enfants dans les école comme étant non civilisé. Un endroit qui n’existe plus aujourd’hui. Après la vente aux enchères de la planète, plutôt que de voir leur monde ravagé par les multiplanétaires, mes grand-parents ont décidé d’émigrer directement vers la capitale en emmenant mon père qui avait douze ans à ce moment-là. Le voyage a duré trente-sept ans. Ils voulaient se faire une petite place sur Saruja. Ce qui a plus ou moins fonctionné au début.
Quand on est comme nous, des pauvres tocards sans ressources, il y a pas des milliers de façons de se faire un trou dans ce qui leur semblait être alors le plus bel endroit de l’univers. Soit tu fais une demande officielle qui n’aurait jamais abouti, ils se seraient retrouvés sur la planète centrale, à crever de faim dans un quartier périphérique, soit tu deviens une sangsue. Leur chance, c’est qu’ils avaient un contact sur Saruja, une connaissance lointaine de ma grand-mère qui avait accepté de les accueillir le temps de trouver mieux. Mon grand-père, qui était loin d’être un con, avait un plan. Ce qu’il ne voulait pas, c’était de foncer, tête baissée, sous les yeux de la sécurité en espérant trouver un recoin où coller son transport sans se faire exploser par une mine à tête chercheuse. Faut dire que ce genre de plan ne réussit jamais. Donc, une fois installé chez cette connaissance, qui s’est avérée être une vraie garce par la suite, mon grand-père s’est mis à glaner toutes les informations nécessaires à la réalisation de son projet. D’abord, repérer les lieux, trouver des plans de l’extérieur de la cité et surtout comprendre le fonctionnement de la sécurité.
Il s’est déniché un petit coin discret, caché entre les gaines extérieures d’oxygénation et une pompe dont il savait que le sécurité y réfléchirait à deux fois avant de tout faire sauter. C’était sur un bloc-quartier surpeuplé pauvre et infesté de vermines tant animales qu’humaines, mais c’était déjà mieux que de se retrouver au sol. En étudiant la sécurité, il a aussi découvert qu’elle était plutôt laxiste quand il s’agissait de touristes venus admirer le grand dôme atmosphérique en construction. À croire que c’est pas facile d’expliquer à son supérieur qu’on a fait sauter toute une famille parce que ces crétins voulaient voir les constructions de plus près tant que c’était possible. Je te l’ai dit, c’était un malin le vieux, il savait parfaitement se servir d’un dataterm.

Je le regardais parler, il avait les yeux dans le vague et son expression était neutre. Je me suis abstenu de lui dire que je connaissais parfaitement ceux qu’on appelait les sangsues. Une partie de ma formation avait consisté à épauler les abrutis de la sécurité de Saruja pour empêcher quelques-uns de ces péquenauds de s’installer illégalement sur la cité ou de les déloger si l’un d’eux réussissait. Ce qui était très rare. Pour ma part, j’avais jamais hésité à tirer sur un transport, famille à bord ou pas. En tout cas, son grand-père était réellement un mec débrouillard.

Il a continué son histoire.
– La petite famille est donc allée récupérer le transport, s’est faite passer pour des touristes qui voulaient admirer les splendeurs architecturales de Saruja avant de regagner son monde et ils se sont dirigés tranquillement vers la zone choisie. Quand la sécurité est devenue trop insistante, il a poussé son transport à fond, a slalomé entre les bloc-quartiers et s’est ancré sur la parois qui était directement en contact avec l’intérieur du quartier. La sécurité ne les a jamais retrouvés. Une fois la cloison percée et les différents systèmes reliés aux circuits généraux, c’était gagné.
Les premiers temps, ils se sont contentés de survivre. Ils ont vendu pas mal d’affaires qu’ils avaient amené de leur monde pour se nourrir puis, quand le filon s’est épuisé, mon grand-père et mon vieux se sont mis à voler dans les magasins, à braquer les touristes qui avaient la mauvaise idée de se perdre dans notre coin et à participer à toutes sortes de petits trafics. Ils se débrouillaient plutôt bien et aucun larbin de la sécurité n’est venu frapper à la porte pour les arrêter. Ils avaient un secret, on était doué sur ma planète d’origine pour se fondre dans la masse.
Il s’était retourné vers moi d’un air entendu. J’imagine que j’aurais dû comprendre ce qu’il voulait me dire mais je n’ai fait que lui rendre son regard en hochant la tête.
– Mon père a rapidement engrossé une gamine du voisinage. Il m’a expliqué plus tard qu’il était tombé éperdument amoureux de la plus jolie fille de Saruja. Je pense plutôt que c’était une pute qu’il avait l’habitude de fréquenter et qu’il a fini par mettre en cloque. Mais il n’avait pas mauvais goût, d’après les photos que j’ai vu, elle était réellement jolie. Il avait dix-sept ans, et elle en avait quinze.
Ma grand-mère est morte à peu près au moment de ma naissance. Elle n’avait jamais accepté l’idée de quitter son monde natal et la vie de misère qu’ils menaient n’avait pas arrangé son moral. Elle a préféré se foutre en l’air. Mon grand-père a rapidement suivi, l’idée de vivre sans l’amour de sa vie lui était insupportable.

Je me suis retourné vers lui, son visage n’exprimait toujours rien mais le ton de sa voix, pleine d’amertume, le trahissait. Je lui ai dit qu’il fallait qu’on se remette au travail, sinon nos cerbères n’allaient pas tarder à intervenir. Quand une unité de répression cybernétique dépourvue de sentiments, rapide comme l’éclair et capable de démembrer un gars comme s’il s’était agi d’un simple cafard vous faisait la morale, vous reteniez la leçon pour le restant de vos jours si vous en sortiez vivant. Alors on s’est remis au travail sur ce foutu système d’alimentation. On a lutté avec elle pendant encore plusieurs heures et quand enfin, elle s’est remise à fonctionner, il nous restait juste assez de force pour rentrer, manger et regagner nos cellules individuelles pour dormir.
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On s’est retrouvé quelques jours plus tard. Et cette fois, c’est moi qui lui ai demandé de continuer son histoire. Ça me faisait du bien d’entendre autre chose que les gémissements des autres prisonniers. Il s’est pas fait prier. Il n’attendait que ça.
– Quand le vieux est mort, mes parents se sont retrouvés seuls, sans possessions si ce n’est le vieux transport qui avait été rafistolé tant bien que mal, un enfant qui engloutissait tout ce qui lui passait sous le nez et comme revenus, les quelques billets que les petits trafics de mon père rapportaient. Il a donc décidé de se trouver un emploi digne de ce nom. Et le seul endroit ou on embauchait quelqu’un sans trop poser de questions était les abattoirs. Son travail était simple. Il devait abattre tout les animaux qui se présentaient devant lui. Pour ça, il avait un bâton électrique qui était sensé tuer instantanément l’animal. Il répétait sans cesse que la cadence était telle qu’il n’avait pas le temps de faire correctement l’opération. L’animal était ensuite vidé vivant. Il entendait leurs cris chaque nuit, dans son sommeil. Un jour, un gars de l’abattoir est venu nous voir, ma mère et moi, il nous a expliqué qu’un bœuf de deux tonnes s’était détaché et avait embroché mon père en plein dans l’estomac. Il avait ajouté que ça n’avait pas été beau à voir mais qu’il aurait pu être sauvé si on avait eu une assurance. Il nous a expliqué que nous étions chanceux parce que la direction de l’abattoir avait décidé de prendre à sa charge les frais qu’avaient entraîné l’arrêt de la chaîne d’abattage le temps de ramasser ce qui restait de mon père. Il avait ajouté que ma mère pouvait venir au bar où les employés avaient l’habitude de se réunir après le travail si elle voulait se faire un peu d’argent pendant que son physique le lui permettait encore. Elle n’avait pas réagi. Il a dit tant pis et il est reparti.

J’avais six ans, maman en avait un peu plus de vingt mais déjà sa santé commençait à décliner. Elle n’avait jamais mangé à sa faim et l’air qu’on respirait dans les bas-fonds était au moins autant nocif que celui que rejettent ces vielles usines à charbon qu’on utilise encore chez les non-civilisés. Les morsures de rats et d’insectes étaient fréquentes. J’ai intégré une petite meute de gamins, qui était sous les ordres du gang local. Les Squelettes Sanglants, d’après le nom de leur groupe fétiche. Difficile d’imaginer qu’ils semaient la terreur avec un nom pareil mais rien ne se passait dans le quartier sans leur consentement. Les nouvelles recrues dont je faisais partie étaient chargées du vol à l’étalage, de détrousser les visiteurs perdus et d’exterminer le plus possible de vermine. Sur le coup, j’ai pas compris pourquoi on devait tuer les rats et les insectes. En plus, ils nous avaient interdit de les manger.
J’ai commencé à gagner ma vie comme ça. J’étais très bon dans ce que je faisais et je ramenais assez à l’appartement chaque soir pour nourrir maman. Je t’avoue que mes spécificités génétiques, que j’avais réussi à cacher au gang, m’ont été d’une grande utilité. Les Squelettes Sanglants ont rapidement compris que j’étais la meilleure recrue qu’ils avaient engagé depuis longtemps et je suis devenu chef de meute malgré mon jeune âge. Mais même avec de la nourriture, la santé de ma mère a continué de se dégrader. Souvent, quand je rentrais le soir, je la trouvais couchée, sa chemise couverte de tâches de sang qu’elle crachait à chaque fois qu’elle toussait. Et elle toussait souvent, comme ces vieux qui fument des cigarettes bon marché depuis leur enfance. Elle m’a assuré que tout allait bien mais je commençais à avoir vraiment peur qu’elle meure. Un jour où elle avait l’air encore plus mal-en-point que d’habitude, j’en ai parlé à la meute. Bêtement, je me suis confié à eux, pensant qu’on était amis, j’avais envie de pleurer mais je me suis retenu. Les « grands » du gang m’avaient expliqué qu’il ne fallait pas montrer le moindre signe de faiblesse. Quand j’ai arrêté de parler, ils se sont tous regardés les uns les autres. J’ai cru qu’ils comprenaient, qu’ils partageaient ma tristesse. J’étais naïf, un débutant dans la vie. Ça a été ma première leçon d’adulte. J’avais neuf ans. On est retournés à nos occupations.
Quand je suis rentré ce soir-là, maman était encore dans le lit. Mais il y avait beaucoup plus de sang que les jours précédents. En m’approchant, j’ai vu que son corps entier était recouvert de grandes entailles, des coups de couteaux, des dizaines de coups de couteaux, seul son visage avait été épargné, il gardait encore la marque de la terreur. Je me suis effondré, c’était la première fois que je pleurais. Je suis resté des heures en boule au pied du lit, à verser toutes les larmes de mon corps. Je ne me suis même pas posé la question de qui avait fait ça. Je n’ai pas réagi quand on a tapé à la porte, je n’ai toujours pas réagi quand elle a été enfoncée et que des hommes en combinaison m’ont emmené. Ils m’ont conduit dans un endroit que je n’avais jamais vu, ils m’ont lavé, frotté avec une brosse et des produits chimiques jusqu’à ce que je saigne, puis ils m’ont relavé, et frotté, encore et encore. Ils m’ont fourni une combinaison trop grande pour moi en m’expliquant qu’ils avaient brûlé mes vêtements. Et enfin l’un d’eux m’a attrapé par le bras et m’a traîné jusque dans notre transport, lui aussi avait été récuré à fond. Il ne restait plus rien de la décoration de maman, plus rien de nos affaires, plus aucun meuble, rien à manger. Et je pleurais toujours.
Deux jours sont passés. La meute est venue me rendre visite avec un peu de nourriture. J’ai mangé en les écoutant m’expliquer qu’ils avaient été obligés de faire ça, que c’était mieux comme ça, qu’on ne pouvait pas laisser la maladie se répandre dans tout le quartier sinon les services d’hygiène venaient tout désinfecter, ça s’était déjà passé dans d’autres quartiers et les gens avaient tout perdu, c’était pour ça qu’on tuait les rats, que j’allais être heureux maintenant, tout ce que je gagnerais ne serait que pour moi et en plus, j’avais de la chance d’avoir ce transport pour vivre, surtout maintenant qu’il était propre, que peut-être quelques-uns de la bande viendraient vivre ici aussi, mais il fallait que j’arrête de pleurer maintenant, sinon j’allais être exclu du gang, déjà que j’avais perdu mon statut de chef de meute, et personne n’est exclu du gang, pas vivant en tous cas. Il m’a fallu encore plusieurs heures après leur départ pour comprendre ce qu’ils m’avaient expliqué, ils avaient tué ma mère. Non seulement ils l’avaient massacrée au couteau, mais en plus ils avaient appelé l’hygiène. Quelque chose s’est cassé en moi, j’ai pris la décision de passer au stade supérieur de la délinquance… Tu sais ce qu’est réellement la haine ? De ne plus penser à autre chose qu’à la vengeance, au meurtre…
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C’était pas dans mes habitudes mais je commençais à ressentir de la compassion pour lui. La haine, l’amour et tout ce qui se rapprochait d’un sentiment quelconque était proscrit à l’armée. La guerre n’était pas une histoire de sentiments, première règle militaire. Par contre, je m’étais souvent retrouvé face à la haine dans les yeux des prisonniers qu’on torturait pour leur soutirer des informations vitales que bien souvent ils n’avaient pas. Mais avant qu’il puisse continuer son histoire une URC est entrée dans le local où on était. On avait pas eu le temps de faire le moindre geste que déjà elle nous tenait par le col, nos pieds ne touchaient plus le sol. Elle a simplement dit « TRAVAIL » de sa puissante voix métallique avant de nous jeter à travers la pièce sur une bonne vingtaine de mètres. Ma tête a violemment heurté une conduite mais j’avais repris le travail avant même d’avoir retrouvé mes esprits. 144 s’en est mieux sorti que moi, sa chute avait été amortie par la table qui trônait au milieu de la pièce. On a eu de la chance. La journée s’est terminée sans un mot sous le regard fixe de notre gardien.
Il s’est passé quelques mois avant que l’occasion de me retrouver en tête-à-tête avec 144 ne se représente à nouveau. C’était de ma faute, au moins en partie. J’avais perdu la confiance de nos gardiens le jour où j’avais cassé le nez, la mâchoire, des côtes et plusieurs dents d’un prisonnier fraîchement arrivé. J’avais récolté un mois d’isolement pour ça et je n’étais plus désigné pour les réparations extérieures.

Le nouveau, 257, est arrivé sûr de lui et de ses muscles. J’imagine qu’il avait l’habitude de faire la loi chez lui et que quelqu’un, de mal intentionné je pense, avait dû lui expliquer que le meilleur moyen de se faire respecter en prison était de défier et battre un des “caïds” en place dès son arrivé. Le but de la manœuvre étant d’inspirer la crainte et le respect chez les autres prisonniers en laissant sur le tapis le “caïd” en question. C’est le plus mauvais conseil qu’on puisse donner à un futur prisonnier d’Azro et pour ce que j’en sais, de toutes les prisons du marché. D’une part, parce que c’est sans compter les gardiens qui auront toujours le dernier mot et d’autre part, même si vous pensez être un bon combattant, le “caïd” n’a pas gagné son statut en décorant mieux sa cellule que les autres prisonniers…
C’est donc fort de ce conseil que 257 s’est planté devant moi, en plein réfectoire, alors que je m’apprêtais à déguster la bouillie marron du jour. Il a commencé à m’expliquer que si les autres prisonniers me traitaient avec autant de respect, c’était parce que j’étais la plus belle suceuse de pine qu’ils avaient jamais eue ici. C’est pas l’insulte qui m’a énervé. Normalement, c’est le genre de choses que je laisse couler. Il m’en faut plus pour risquer un tête-à-tête avec une URC mais il a fallu que cet abruti tende le bras vers mon visage en faisant mine de m’en coller une. Sans doute à cause de la fatigue, de la pression, du stress ou tout simplement parce que c’était un mauvais jour, j’ai perdu mon sang-froid. J’ai eu le temps de faire très mal à 257 avant qu’une URC intervienne.
Un mois d’isolement, le bras droit cassé, deux côtes abimées et le bras gauche déboîté, c’est ce que j’ai récolté pour ce coup d’éclat. Les blessures étaient la face gentille de la punition. Il faut expliquer ici que l’isolement, en tout cas celui d’Azro, est une des pires choses qu’on puisse infliger à un détenu. La nuit vous étiez suspendu dans le vide dans une combinaison pressurisée, plongé dans les volutes opaques de l’atmosphère d’Azro, écrasé par l’énorme gravité de la géante gazeuse. Ça vous donne l’impression d’agoniser, écrasé par votre propre poids, un peu comme une baleine échouée sur une plage. Le jour, vous étiez enfermé dans une minuscule cage, qui était juste assez grande pour, soit se tenir debout, tête et dos voutés, soit assis, les jambe complètement repliées, avec pour seule occupation vos pensées qui tournent en rond.
Il m’a fallut trois mois pour ne plus faire de cauchemar. Et trois de plus pour perdre l’envie de me foutre en l’air. Mais j’étais maintenant une vraie célébrité dans la prison. J’étais revenu indemne d’un mois d’isolement.

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C’est par hasard que 144 est moi nous sommes retrouvés en salle de repos. Il était tard, je rentrais d’une intervention extérieure, la première qui m’avait été assignée depuis l’incident 257, et je n’avais pas encore envie de retourner dans ma cellule. Je profitais d’un rare moment de détente en regardant les nouvelles du marché libre. 144 est entré dans la pièce au moment où une voix féminine annonçait l’augmentation alarmante des agressions de semi-humains sur des humains normaux. Déjà les représailles prenaient de l’ampleur et des semis étaient retrouvés hors-service à tous les coins de rue des villes du Grand Marché. Les services de recyclage étaient débordés et les services d’ordre appelaient au calme en rappelant que les agressions commises par les semis n’étaient que des délits mineurs et qu’ils n’y avait eu que peu de blessés légers.

Le mal était fait. Il allait falloir augmenter les capacités de recyclage pendant quelques temps.
144 s’est assis à côté de moi. Il n’y avait pas d’URC dans la salle et on s’est rapidement mis à discuter. Je crois qu’il avait autant d’estime pour moi que j’en avais pour lui. Il a commencé par m’avouer que mon rétablissement, après un aussi long séjour en isolement, l’avait sincèrement impressionné. On avait un peu rit en repensant à 257 et il s’était lancé dans la suite de son histoire.
– Où en étais-je? Me demanda-t-il.
Je savais que la question était superflue.
– C’est ça, j’étais seul au monde et les garçons que je prenais pour des amis venaient de m’avouer le meurtre de ma mère. L’unique personne que j’ai aimé. Maman. Et ils l’avaient fait pour une bonne cause d’après eux. Ils m’avaient rendu service.
J’avais 8 ou 9 ans. Je ne sais plus, par contre, je me souviens parfaitement que j’allais leur faire regretter leur geste. J’allais me venger, de ma bande, du gang, et ce quartier de merde que je haïssais, de cette ville, cette abomination suspendue à son cordon ombilical dans le froid spatial, cette ville qui m’avait empêché d’avoir des parents comme tous les petits garçons de mon âge que j’épiais, caché derrière une poubelle, dans le hall d’arrivée géant de Saruja.
J’ai erré pendant des mois, peut-être des années, j’avais perdu toute notion du temps. Je rasais les murs des interminables coursives, bondées de gens, ressassant mon plan de vengeance. Je passais le plus clair de mon temps à chercher de la nourriture, que j’allais partager avec les rats des sous-sols. Tu ne me croiras certainement pas, mais au bout de quelques semaines, les rats partageaient la leur avec moi. J’ai tellement trainé avec eux que j’étais devenu l’un des leurs. J’avais retrouvé mon statut dans une meute. Durant tout ce temps, mon autre occupation a été de surveiller mon ancien gang qui avait dû oublier jusqu’à mon existence. Je n’arrivais pas à me décider à passer à l’action. Je ne savais pas comment m’y prendre. Ils me semblaient tous grands et forts mais plus je rampais dans les canalisations de mon quartier, plus je me nourrissais des déchets laissés par les habitants, plus je devenais proche des rats et plus ma haine grandissait. J’ai pris ma décision le jour où j’ai découvert que Forêt, qu’on appelait comme ça à cause de ses sourcils tellement épais et fournis qu’ils lui faisaient une barre de poils continue au dessus des yeux, utilisait l’antique transport de mes parents comme abris. Cela m’avait semblé être le plus grand manque de respect qu’on pouvait me témoigner à l’époque. C’était avant que je découvre les vieux riches de Saruja qui aiment prendre en main “l’éducation” d’enfants désoeuvrés.

Je me suis introduit de nuit dans le transport, je le connaissais par cœur. Je savais que mon grand-père avait aménagé une sortie de secours pour sa famille, en cas de descente de la sécurité. Je me suis approché de lui, sans bruit, pour ne pas le réveiller. Sa respiration était forte et il transpirait beaucoup. Il faisait toujours chaud et humide dans les bas-fonds de Saruja. Son énorme sourcil semblait encore plus fourni dans la pénombre. On avait du mal à le distinguer de ses cheveux. Je l’ai regardé dormir un moment. J’étais très calme malgré la peur de le voir se réveiller à n’importe quel moment. Je me suis penché au dessus de lui en pointant, à quelques centimètres de sa gorge, un long morceau de métal effilé que j’avais aiguisé et qui me servait de couteau habituellement. Je me suis mis à transpirer énormément aussi. Mes mains sont devenues moites et le morceau de métal était devenu glissant dans ma main malgré les bouts de tissus que j’avais enroulé autour en guise de poignée. J’étais partagé entre la peur de le voir se réveiller et l’envie qu’il me voit lui trancher la gorge. J’espérais lui faire regretter la mort de ma mère. J’ai approché lentement le métal de sa gorge. La pointe touchait presque sa peau. Mes yeux ne pouvaient quitter la tâche de lumière que la pointe de la lame reflétait faiblement. J’étais fasciné par le contraste entre cette lame, dure et froide, à quelques millimètres maintenant de sa peau si fragile, si chaude. Je ne sais pas depuis combien de temps il me regardait, les yeux grands ouverts, un masque de terreur sur le visage, incapable de faire sortir le moindre son de sa gorge paralysée par la peur. Mais quand j’ai tourné les yeux vers son visage et que j’ai vu ses yeux exorbités, emplis de larmes, j’ai été si surpris que je lui ai enfoncé la lame au travers de la gorge d’un seul coup. La lame avait pénétré la chair avec une telle facilité que je ne suis pas arrêté avant qu’il ne soit trop tard. Et je me suis rejeté en arrière, le sang avait giclé de la grande entaille que le couteau avait laissé. J’en étais recouvert. L’odeur me soulevait le cœur. Il s’est redressé, en se tenant la gorge à deux mains. Sa respiration faisait d’horribles gargouillements à travers la déchirure de sa gorge. Cela n’avait duré que quelques secondes, mais j’ai eu l’impression que la scène avait duré des heures. Puis, soudainement, il n’a plus fait de bruit, même sa respiration s’est arrêtée. J’ai bien crû qu’il allait mourir dans cette position, assis dans un coin de la pièce principale du transport, mais son corps a fini par s’affaisser et il était maintenant allongé sur le dos, quasiment dans la même position que celle dans laquelle je l’avais trouvé en entrant. La différence était la marre de sang dans laquelle il baignait. J’ai vomi.

Je suis sortie par où j’étais arrivé.
Impossible d’emprunter les couloirs avec tout ce sang sur moi. Même à cette heure de la nuit et dans ce quartier, un jeune garçon recouvert de sang n’aurait pas manqué d’attirer l’attention. J’ai rapidement regagné le monde des rats, mon monde.
Il m’a fallu du temps pour ne plus rêver de ses yeux grands ouverts qui me fixaient ou de son corps assis, au milieu de son propre sang, la vie en train de le quitter.

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Le tuer n’avait pas été si compliqué que ça mais je n’avais pas pensé que ça pouvait autant m’atteindre émotionnellement. Je haïssais Forêt, c’est lui qui m’avait fait remarquer la chance que j’avais maintenant que je n’avais plus à partager le transport. Il avait participé au meurtre de maman mais je ne pouvais pas oublier son regard quand il m’a surpris la pointe dirigée sur sa gorge.

J’ai finalement décidé qu’une bonne leçon serait suffisante. J’en ai dénoncé quelques uns à la sécurité. J’ai empoisonné leur nourriture, assez pour les rendre sérieusement malades. J’ai tendu des pièges pour qu’ils se retrouvent sur le territoire d’autres gangs. J’ai trahi, manipulé, frappé les plus faibles. Mais je n’ai pas retrouvé la force d’user de ma lame mortelle. Toute la meute des plus jeunes avait été décimée en quelques semaines. Je ne me suis pas senti soulagé pour autant, j’en voulais toujours autant à l’univers entier.
Je me suis dit qu’il fallait que je fasse payer celui qui avait donné l’ordre, celui qui dirigeait tout ça, le chef du gang des squelettes sanglants, Nostro. Et cela n’allait pas être facile.
Nostro n’était pas un gamin de 10 ans rachitique, Nostro était un géant qui devait peser dans les 120 kilos de viande et d’os. Hors de question de l’attaquer de front. Il me fallait un plan. Le mieux aurait été de pouvoir le surprendre dans son sommeil, comme Forêt, mais il dormait dans un grand appartement qu’il partageait avec quelques autres membres du gang. Il devait se croire à l’abri, dans sa petite chambre avec ses gardes du corps qui dormaient dans la pièce d’à côté mais c’était sans compter les aérations et mon nouveau gang.

Je passais tout mon temps avec les rats, on se comprenait de mieux en mieux. Il y en avait un nombre toujours croissant qui m’accompagnait lors de nos sorties pour la nourriture. Il fallait nous voir déferler sur une réserve de restaurant. Il en sortait de partout et ils se jetaient sur les cartons de denrée pendant que je montais la garde ou que je faisais diversion pour occuper les propriétaires du lieu. Parfois, les rats m’aidaient et c’est côte à côte que nous attaquions des gérants de magasin ou des barmans. Eux avec leurs griffes et leurs dents, moi, avec ma pointe en métal qui ne me quittait plus.
Mon Gang était prêt.
Il était de plus en plus violent. À croire que l’odeur du sang l’excitait.
Notre dernière attaque, de loin la plus spectaculaire, eut lieu sur le QG des squelettes sanglants. Je sais pas vraiment compter, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait des centaines de rongeurs avec moi. L’appartement grouillait. Déçus de ne pas trouver de nourriture, ils se jetaient sur les squelettes. Les rats attaquaient sans ordre apparent, rendus hystériques par l’odeur du sang et la mort d’un bon nombre d’entre eux. Les squelettes se défendirent assez bien dans un premier temps. Ils en tuèrent une quantité impressionnante mais pour chaque rat tombé, dix apparaissaient. Toujours plus gros. Ils furent rapidement submergés. Deux ne se relevaient plus. La panique les gagna et ce fut à ce moment que j’entrais dans l’appartement par une des grilles d’aération. Nostro ne remarqua ma présence qu’au moment où je me jetais sur lui, la pointe de mon couteau en avant. Il n’eut pas le temps d’esquiver et la lame se planta profondément dans son estomac. Mais ce n’était pas un chef de gang pour rien. Il m’envoya un coup droit digne d’un boxer et je suis allé directement au tapis, sonné. Je ne sais pas comment cela a fini, mais j’ai appris que la sécurité était intervenue rapidement. Sur place, ils avaient découvert quatre corps à moitié dévorés, un jeune homme assommé et de nombreux cadavres de rats. Il n’y avait pas de dénommé Nostro dans les victimes. Tous appartenaient à un gang et je fus jugé comme tel. Direction la maison de correction.

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Toi qui a fait les écoles militaires, tu sais comment ça fonctionne dans ces centres de réadaptation. Je te passe les détails mais il a fallu que je développe mes talents pour la survie. C’était quand même moins dur qu’ici, au moins, il n’y avait pas les URC et ils avaient une vrai cellule de réinsertion. J’ai passé deux ans à fabriquer des vêtements de travail pour semis.
Une femme que je n’avais jamais vu m’attendait à la sortie du centre. C’était la connaissance qui avait hébergé ma famille en arrivant à Saruja. Elle devait être vieille mais elle semblait avoir trente ans et avoir pas mal d’argent. Dans le taxi qui nous emmenait chez elle, j’imaginais qu’elle devait avoir hérité d’un mari ou peut-être même avait-elle réussi dans les affaires. J’imaginais une belle vie avec de beaux vêtements et des amis qui ne tueraient pas mes proches.

Elle avait entendu parler de moi par un de ses contacts dans la maison de correction. Elle avait vu mon nom, avait fait quelques recherches et en avait déduit que j’était le fils du jeune garçon qu’elle avait accueilli chez elle il y a des années de cela.
Elle s’appelait Ronda. Et Ronda était la pièce maitresse d’un réseau de prostitution de luxe. Ses contacts lui trouvaient des jeunes sans attache dans les centres pour jeunes de Saruja. Elle les amenait chez elle, les lavait et les éduquait sommairement puis, contre un bon paquet de fric, elle les envoyait chez des vieux messieurs ou des vieilles dames pour leur tenir compagnie.
J’ai donc fait le circuit habituel, et j’ai enfin eu accès à une vraie éducation. J’ai adoré ça mais cela n’a pas durée longtemps. J’ai ensuite été adopté par monsieur Fan, vendu contre l’équivalent en liquide d’un petit transport en fin de course. D’après ses dires, elle s’était à peine remboursée mais elle n’avait pas pu se résoudre à me laisser dans la rue.

Ça a été une bonne période pour moi si on ne compte pas les moments où il fallait que je me laisse tripoter par le vieux. C’était pas agréable mais je pensais que c’était normal, il fallait que je mérite une vie dans les beaux quartiers. Je n’étais qu’un enfant des bas-fonds et mes parents n’étaient que des immigrés illégaux après tout.
Le vieux me paya quelques cours et je passais le reste de mon temps à m’occuper des affaires courantes du vieux et à entretenir l’immense appartement qu’il partageait avec une vieille femme de ménage. Elle venait d’un coin reculé du marché, d’un endroit où la génétique avait pris une tournure différente. Son corps en forme de tonneau ne comportait pas de cou alors que ses membres étaient démesurément longs et fins. Ses jambes, de l’épaisseur d’une brindille, avaient du mal à supporter le poids de son tronc. Sa démarche était grotesque et elle fatiguait vite mais le vieux l’aimait beaucoup. Pour ma part, c’était la première personne avec qui je m’entendais bien depuis la mort de ma mère, et elle était ce qui s’en approchait le plus.
Un jour, j’ai décidé de retourner dans mon ancien bloc, prendre des nouvelles de mon gang. Mais les rats ne m’ont pas reconnu. À part une énorme femelle qui s’est approchée pour uriner juste à coté de moi. C’est une marque de respect chez eux. Je suis reparti. Je me suis promis que c’était la dernière fois que je retournais là-bas.
Tout se passait bien jusqu’au jour où je suis tombé nez à nez avec le représentant de l’abattoir qui était venu nous apprendre la mort de mon père. Je l’ai reconnu instantanément malgré les années passées. Je n’ai pas pris le temps de savoir s’il se rappelait de moi, je me suis jeté sur lui.
Il a passé deux mois à l’hôpital, j’ai pris cinq ans de prison.
J’ai jamais compris comment il pouvait être considéré comme un honnête travailleur alors que je récoltais cinq ans pour lui avoir arracher quelques dents. Si j’avais fait ça dans un hôpital, j’aurais été en droit de lui présenter la facture.
Mais il devait avoir de bonnes relations.

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À partir de là, j’ai passé mon temps à faire des aller-retours entre la prison et Saruja. À chaque fois, j’en suis sorti en me disant que j’allais changer, mais il n’y a aucune opportunité pour les cas dans mon genre. Et j’étais définitivement banni des abattoirs.
‘ai plongé pour diverses conneries : attaques armées, cambriolages, détournements de transports. J’ai pas mal d’expérience en piratage de petits transports de marchandises. Si jamais tu connais quelqu’un dans le métier, tu peux lui présenter mon résumé. Mais j’avais laissé le pire derrière moi, avec Forêt.
Au bout d’un moment, j’ai eu trop d’ambition, j’ai voulu pirater un vol longue distance. Et pour ça, il faut directement s’en prendre à une porte de saut. Ça a été une énorme erreur. Je savais pourtant parfaitement ce qu’on risquait en s’en prenant à du matériel appartenant à la CATE et je savais aussi que c’était un geste complètement vain. Mais je l’ai fait. Et voilà le résultat mon ami, mon cul posé sur cette chaise à côté du tien.

On est resté un moment sans rien dire en salle de repos. Il n’était malheureusement qu’une personne parmi les hordes de mal nés, dont le destin est écris dans la merde de notre société. Mais son histoire m’avait touché. Sans doute parce que même si je ne le connaissais pas vraiment, je le considérais comme un ami. Dommage que notre rencontre eut lieu en prison et que la seule porte de sortie pour lui était la mort. J’en étais convaincu.

Il la trouva alors que je n’étais plus qu’à quelques mois de ma libération. À ce moment, il travaillait près des pompes avec 847, un ancien qui aimait imposer sa loi. Malgré la distance qui les sépare, l’explosion du réservoir numéro trois, celui réservé à l’hélium, secoua comme une feuille la station entière. Le gaz en flammes remonta le long de la canalisation et fit exploser la pompe à quelques mètres de 144 et de son binôme. Les URC rétablirent rapidement le calme et les prisonniers furent isolés dans les cellules. Elles ne retrouvèrent qu’un prisonnier, amoché mais vivant. Il était défiguré et son bras droit avait été arraché. Sa combinaison portait le nombre 847.
144 avait disparu. Et il avait réussi la plus belle des sorties. Nous sommes restés isolés dans nos cellules pendant toute la durée des travaux.Ils ont dû faire venir un transport outil spécialement adapté à la forte gravité d’Azro pour mettre en place un nouveau réservoir.

Pour ma part, je suis sorti de prison et j’ai dû faire face aux limiers.

Fin