Êmikraníon

Nuit

Elle est éveillée, sans raison apparente. Pour l’instant, elle n’est rien. Au mieux, une tâche diffuse dans les ténèbres, un nuage noir dans la nuit. Nul ne sait pourquoi ni comment. Une altération du système nerveux périphérique disent les spécialistes. Une inflammation de la dure-mère. Mais qu’en savons-nous réellement ? Rien, si ce n’est qu’elle est éveillée.
Sans consistance, son œuvre ne peut débuter. Mais rien ne presse, elle pourra bientôt se nourrir et prendre des forces. Doucement, elle s’étend, prend forme, s’accroche… Lentement, elle dilate ses premiers membres. Elle sait ce qu’elle doit faire, connaît les points faibles. Mais rien ne presse, le combat est gagné d’avance.

06:23

Je me réveille. Envie de pisser. Je tends le bras vers mon téléphone. 6H23, merde, ça peut attendre l’heure officielle. Mais non, rien à faire, faut que j’y aille. Merde… Je me lève en me promettant de ne plus boire de thé avant d’aller me coucher. Mais je sais très bien que j’en boirais dès ce soir, comme tous les soirs. Je me recouche, me sens pas top. Je sais que c’est la pleine nuit pour moi, mais quand même, je me sens pas top. Je sens vaguement quelque chose tapi, en attente. Je retombe dans le sommeil aussi rapidement que j’en suis sorti.

Prodromes

Son premier membre est en position le long de la colonne, prêt à sévir. Doucement, il quitte la colonne pour s’enfoncer dans les viscères. Presque tendrement, il s’enroule autour des intestins. Au niveau des cervicales, le membre se dilate à nouveau de chaque coté et vient s’enraciner profondément dans les muscles trapézoïdales. En même temps il se referme complètement sur les os de la nuque et plonge ses premiers aiguillons dans les espaces intervertébraux. La chose se précise, prend consistance. Elle assure son étreinte.

08:15

Le réveil sonne, mais je n’arrive pas à émerger. Je tâtonne, l’éteins et me rendors. Il recommence dix minutes plus tard. Cette fois, je me lève. Je ne me sens franchement pas en forme. Un léger mal de crâne, une légère nausée et les muscles de la nuque raides, ça m’apprendra à me coucher trop tard.
J’ouvre les volets, la pâle lumière du soleil m’aveugle un court instant. Un moment suffisant pour la sentir, mais je ne veux pas me l’avouer. Un bon petit déjeuné devrait régler le problème.
Après un passage infructueux aux toilettes, je descends. Gwladys est déjà partie. La lumière m’agresse malgré un ciel uniformément gris. Le pain confiture me donne un peu d’énergie et le thé-cigarette me réconforte. Je me mets au travail, la journée va être longue.

Prodromes

Ça y est, la nourriture. D’abord la lumière, pas assez vive, mais qui lui suffit quand même à se sustenter. Puis les sons, les odeurs, le froid, le chaud. Elle se contracte, se matérialise. Son corps devient chose et s’accroche à l’hémisphère aussi sûrement qu’une tique à son chien. Elle sait maintenant qu’elle n’est pas simplement de passage. Elle s’installe confortablement dans les circonvolutions. Rien ne peut plus l’arrêter. Le travail commence.

10:00

La douleur est revenue plus forte qu’avant. Cette fois c’est sûr, j’y ai droit. Un bon mal de crâne. J’ai malheureusement du travail qui va me coincer devant l’écran pendant quelques heures encore. Le blanc du fond des fenêtres de Windows me parait trop prononcé, trop lumineux.
J’ai un peu de mal à me concentrer, les sons provenant de la cour de l’école voisine me perturbent.
Ça se passe au-dessus de mon œil droit. C’est difficile d’être précis, mais c’est quelque part entre le sourcil et le début de l’implantation capillaire, à quelques centimètres sous la surface du crâne.

Prodromes

Tout y est, fatigue, lumière, stress. Son corps continue sa contraction, son tentacule resserre l’étreinte sur l’intestin et ses crochets s’enfoncent plus profondément dans la colonne. Elle va pouvoir éclore et commencer sa sale besogne, ce pour quoi elle existe.

12:30

Le mal de crâne ne passe pas et j’ai la nette impression que ça va empirer. La nausée m’empêche de profiter pleinement de mon repas. J’ai même quelques difficultés à terminer mon assiette. Ce qui ne présage rien de bon. Après une cigarette, je retente un passage sur les toilettes sans conviction et sans résultat. J’ai des petits vertiges et ma vue lointaine est peu trouble. De temps en temps, une odeur de pourriture vient s’ajouter à mon état nauséeux. Je vérifie plusieurs fois dans la cuisine si un légume n’est pas abîmé. On dirait plutôt une odeur d’œuf pourri. Et je connais cette odeur, j’en ai déjà fait l’expérience. C’est la sienne.

Prodromes et syndromes

C’est le moment, elle est devenue assez forte, elle va pouvoir s’attaquer au plat de résistance. Et elle a faim. Une nouvelle fois, elle se contracte, se rassemble en un point. Et lentement, avec délectation, elle sort son arme la plus terrible, son dard pointu.

16:45

J’ai essayé de dormir un peu en début d’après-midi, mais en vain. Malgré la fatigue, le sommeil ne vient pas. J’ai de plus en plus de mal à penser à autre chose qu’au mal de crâne. J’entends les cris aigus des enfants dehors. Ils me sont tellement insupportables que je monte fermer la fenêtre qui donne sur la cour. Impossible de rester assez longtemps concentré pour pouvoir faire quoi que ce soit. Impossible d’avoir de la suite dans les idées. J’ai l’impression de porter un casque qui me comprime le crâne. La douleur se concentrer au niveau de l’œil droit.
Je ne peux rien y faire. Seulement attendre et espérer que l’attaque ne soit pas trop forte. J’appréhende à la limite de l’angoisse.

Gwladys rentre de son travail.
Elle se lance dans le récit de sa journée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à suivre et la douleur s’amplifie. Elle s’arrête soudainement.
– « Ça va ? me demande-t-elle.
– Très mal au crâne. »
Je lui réponds en me massant les tempes. Un geste automatique sensé calmer la douleur, mais qui, en vérité, ne fait que me concentrer sur elle.
– « C’est la migraine ? »
J’ai trop mal pour comprendre à quel point Gwladys me connaît.
J’éprouve un peu de difficulté à articuler une réponse.
– Ouais, je crois bien. »

Syndromes

Elle se délecte de la douleur. Son dard s’enfonce lentement à travers le cerveau vers l’œil. Elle grignote, aspire, se renforce millimètre après millimètre. Elle exulte, se sens vivre dans ce corps à sa merci. Elle resserre encore un peu les liens avec l’hôte. Et le repousse, l’emprisonne dans la souffrance. Elle prend le contrôle. Elle va pouvoir donner libre cours à son vice.

20:42

– « Tu veux manger quelque chose ? »
Gwladys me parle de la porte de la chambre. Je suis allongé dans le noir en espérant un sommeil libérateur. Je sais qu’elle me parle, mais il me faut du temps pour analyser ses paroles. Et encore plus pour trouver une réponse.
– « Je ne sais pas… »
C’est tout ce que mon cerveau parvient à pondre.
– « Bon, je te fais une assiette et … »
Je n’entends pas la suite, mais j’ai compris.
Je me redresse en me massant la tête. J’ai découvert, lors de précédentes attaques, une zone particulièrement sensible partant la nuque, passant à l’arrière de l’oreille et la contournant par le haut, remontant par la tempe et longeant l’arcade sourcilière pour se terminer au niveau de la commissure intérieure de l’œil. Là où la douleur s’accumulera bientôt.
Je descends et tente d’avaler quelque chose. Je me force un peu sinon la faim la rendra plus forte. Mais la nausée m’empêche d’ingurgiter plus de la moitié de l’assiette. La douleur se précise derrière l’œil. Elle bouge, se rassemble, je n’arrive plus à penser à autre chose.
Je monte fumer un peu d’herbe. L’effet est mitigé. Elle calme la nausée et les vertiges, mais embrouille d’autant plus mon cerveau et accélère la concentration de la douleur.
Je me vautre devant la télévision. Impossible de suivre une conversation de plus de deux phrases. Les textes sont devenus légèrement flous et la lumière me fait littéralement pleurer l’œil droit.
Je panique un peu, je vais avoir droit à la totale. Quelques idées morbides me passent à l’esprit. Et si c’était plus qu’une simple migraine ? Y a-t-il un risque de séquelle ?

Syndromes

La chose se gave, c’est son heure, ce pour quoi elle attend des semaines, des mois, voire des années. Elle gratte, creuse, grignote. Chaque morceau arraché la fait rayonner dans toutes les directions jusqu’au plus profond de l’hôte. Elle goûte, mâche, savoure chaque lambeau qu’elle arrache. Elle est à son comble. Ses forces décuplent à chaque battement de cœur. L’hôte n’est plus, elle est en charge. Elle se concentre à nouveau, elle peut faire mieux, elle le sait.
D’un coup, elle se déchaîne, plus rien ne la retient. Son dard plonge profondément dans l’oeil de l’hôte. Son tentacule tord ses intestins, sa prise sur la nuque devient étau, ses aiguillons s’agitent.
Mais ses heures sont comptées, elle le sait.

?

Je n’ai plus notion du temps, mes boyaux se tordent et j’ai l’impression que je vais vomir d’un instant à l’autre. Je n’arriverai même pas à localiser la salle de bain si j’en ai besoin. Ma colonne vertébrale a été remplacée par une tige en métal et quelqu’un saute à pieds joints sur mon crâne.
Mais ce ne sont que des petites coupures en comparaison à la douleur principale.
L’arrière de mon œil droit est en feu. Quelqu’un m’enfonce une aiguille chauffée près du nerf optique. J’appuie mon pouce sur le sinus droit, au niveau de la paupière. Ça détourne la douleur un court instant.
Je ne pense plus qu’à ça. Je suis devenu elle et elle est devenue moi. Impossible de la tromper ou de la divertir. Elle me coupe de l’extérieur, prend le relais de mes sens. Elle transforme chaque stimulus en un supplice pour le cerveau.
Pendant un moment, je perds complètement pied. Je vais mourir, c’est une rupture d’anévrisme. Il faut que je demande à Gwladys d’appeler les secours. Peut-être peuvent-ils me donner une dose massive de drogue. Quelque chose est prêt à exploser dans mon cerveau, sans doute une veine bouchée qui gonfle sous la pression sanguine. Peut-être qu’en la faisant rompre la douleur cessera. Il faut que je le fasse. Je n’arrive plus à supporter la douleur.
Je cogne deux fois mon crâne sur la tête de lit, mais cela ne fait qu’amplifier la douleur.
Mon œil pleure continuellement, je me retiens d’y enfoncer mon doigt pour en extirper la chose. Je n’en peux plus, il faut que ça s’arrête.

Nuit

Gavée, repue, elle se décontracte, relâche doucement son étreinte. Lentement, son dard se rétracte.

01:23

Envie de pisser. Ça fait des heures que je ne somnole pas plus de quelques minutes avant d’être réveillé par la douleur. Elle s’insinue jusque dans mes rêves et me rappelle violemment à la réalité.
Mais j’ai l’impression que je me suis finalement endormi. Ça va mieux, mais je suis loin d’être opérationnel. La douleur derrière l’œil est toujours présente, mais au moins, le sadique a arrêté de m’enfoncer des aiguilles dedans.
J’espère que je n’aurais plus rien demain, je ne me sens pas la force de faire un deuxième jour dans cet état.

Nuit

Elle n’est plus, elle a disparu aussi étrangement qu’elle est apparue. Elle n’a pas laissé de trace, comme si elle n’avait jamais existé. Elle est retournée au néant sans le devenir. Mais elle reviendra, elle n’en doute pas.

8:15

Au réveil, je me sens en forme. Je suis léger, débarrassé d’un fardeau, comme si on m’avait enfin délivré de mon boulet. C’est presque l’euphorie. Je me demande si je ressens le début de ce que peut ressentir quelqu’un qui a échappé de peu à la mort. Il me faut quelques instants pour réaliser que c’est parce qu’elle a disparu. Ça va être une belle journée !

C’était violent. Comme à chaque fois depuis quelques années. Même si elles sont plus rares en vieillissant, elles me semblent de plus en plus douloureuses. Cela ne fait que quelques années qu’elles me poussent tellement à bout que j’ai littéralement envie de me frapper la tête contre le mur.
Mais j’avoue que la sensation du lendemain est meilleure que n’importe quelle drogue.

J’ai testé quelques médicaments au cours ma vie, mais sans grand résultat. J’ai rencontré plusieurs personnes chez qui les crises pouvaient s’étendre sur plusieurs jours, mais leurs douleurs semblaient moins intenses que ce que je peux ressentir. Certains pouvaient continuer à avoir une activité réduite alors que je ne suis même plus capable de parler.
Dans d’autres cas, elles peuvent s’avérer plus violentes encore. La douleur ressentie serait proche de celle d’un amputé. Pour ma part, je ne crois pas en être à ce stade. Je ne suis pas sûr que je serais capable de supporter une telle douleur sans aide. Et je sais que j’ai de la chance, elles sont rares, moins d’une par an, et ne dure qu’une journée. Mais je peux être gêné par les signes annonciateurs plusieurs jours avant.

Il existe des centres spécialisés en France. Mais les crises ne me handicapent pas assez pour envisager une solution aussi extrême. Par contre, je compatis sur le sort des pauvres bougres qui errent dans ces centres en proie à des migraines à répétition. Impossible d’avoir une vie normale dans ce cas.
Et je n’imagine même pas comment on soignait ce genre de maux avant la médecine moderne. Il y a quelques exemples de migraineux soignés en leurs frottants de la limaille de fer sur le crâne pour en faire sortir le démon.
Ça, c’est de la médecine inventive ! Et au moins, tu étais sûr de ne pas te plaindre la prochaine fois.

Fin