Quand j’ai eu l’idée de lancer un pareil torchon (Numéro 0), j’avais derrière la tête, entre autres, de créer un espace d’expression totalement libre, mais également d’en restreindre l’accès à ceux qui y participeraient dans l’espoir que chacun puisse distinguer à quelle hauteur il place la barre de l’autocensure au moment de parler devant des personnes réelles, pas de vagues lecteurs invisibles. Les grandes théories, les gros coups de gueules, oui, mais devant les amis : jusqu’où ? À quels sujets ? Histoire de pas se prendre pour un révolutionnaire dans le vide, histoire d’avoir un peu de courage intellectuel en dehors d’un anonymat désormais trop facile sur le net. Et voilà que, par hasard, vont participer un couple d’amis à ce magazine, un qui projette de se marier. L’occasion est trop belle de tester où commence et où s’arrête ce que je m’autorise à dire, car oui, c’est vrai, je déteste le mariage. Mais alors, je déteste ça… d’une force ! C’est donc l’occasion parfaite pour me rendre compte d’à quel point je suis libre d’exprimer mon opinion à ce sujet devant deux de mes amis très bientôt concernés par ce fléau. Ça leur fera peut-être un peu de peine, ça les mettra peut-être un peu en colère, peut-être qu’ils me trouveront juste vraiment très con, et c’est là que réside tout l’intérêt de mesurer bien bien ce que je m’autorise à dire. Que les choses soient claires cela-dit, ce n’est pas eux (oui, vous, vous vous reconnaissez, je le sais) que je vise personnellement, je profite juste de la présence de personnes concernées par ce sujet pour exposer mes idées, et mesurer par la même ma faculté à aborder le viol devant des victimes. De plus, par la magie des agendas, ces personnes concernées auront au moins deux numéros dans lesquels elles pourront, si elles le désirent, exprimer leur avis sur la question avant de passer devant le maire. Ou simplement m’insulter, c’est possible aussi puisque tout est permis. Ce que j’aurais osé dire concernant un acte si courant, qui me désespère tant, et que, de plus, s’apprêtent à commettre deux de mes amis, vous allez donc le lire dans les pages qui suivent. Ce que je n’aurais pas osé dire, vous ne le verrez pas. Vous n’aurez qu’a l’imaginer.

CE QUI M’INQUIÈTE DANS LE MARIAGE

          Le couple, c’est en soi pas bien glorieux. C’est mauvais, très mauvais même, pour la santé de l’individu. Ça fait des je qui se laissent mourir dans un semblant d’allégresse, sans s’en apercevoir. Oui mais voilà, on s’illusionne bien facilement quand on en forme un et on ne se rend compte de la nocivité de cette structure que lorsqu’on la brise. D’ailleurs, d’expérience, on s’en rend compte à tous les coups, quand le temps nécessaire à se désengluer les neurones a passé. Et, même, avec assez de bouteille, on arrive à rester lucide quand on est en plein dedans. En fait, c’est un peu comme fumer ou picoler : les sensations immédiates sont tellement jouissives qu’on ne veut pas voir qu’à la vérité on se mutile, on se suicide le self à petit feu, comme pourraient très bien le dire des franglophones, jusqu’au jour où on arrête tout, et là on se rend compte que tous ces petits tracas, ces petites douleurs, ces petits handicaps n’étaient pas du tout naturels, mais liés à un comportement toxique et étrangement banalisé.

          Mais alors s’il y a un quelque chose de pire que le couple dans mon esprit, c’est la consolidation de cette fusion limite morbide dans l’acte de mariage, tout un symbole à l’honneur de la désintégration du soi, de l’euthanasie de sa propre individualité. Bon. Laissons de côté le couple, car j’avoue noircir un peu le tableau alors que comme nous le verrons plus loin, j’y trouve quand même des aspects positifs. Et puis je connais des couples très biens, des qui ne se dévorent pas l’indépendance, ou, plutôt, dont les constituants ne la laissent pas eux-même leur filer entre les doigts. En d’autres termes, des qui choisissent de ne pas faire qu’un, constamment, en échange perpétuel de tout. Je connais aussi des couples dans lesquels les gens ne cherchent pas, consciemment ou non, à jouer au jeu de la domination/soumission. Et même ! je connais des couples qui ne s’apparentent ni à l’une ni à l’autre de ces catégories… Non, ça c’est faux, c’était pour vous faire rêver. Enfin, il en existe peut-être, mais je ne les connais pas.

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          Concentrons-nous sur le mariage, donc. D’où me vient ce dégoût pour la chose conjugale ? Je peux vous dire d’où il ne vient pas en tout cas : de mes parents. C’est vrai, mon père et ma mère se sont mariés. Tard. Lui avait soixante-cinq ans il me semble, ma mère bientôt cinquante. Histoire que si lui calanche, elle ne se retrouve pas sans le sou. C’était honnête. Après trente ans de vie commune et à un âge où les lendemains sont incertains, mon père voulait sans doute être sûr que s’il devait y passer dans la nuit, ma mère puisse assurer son modeste train de vie encore un petit moment, le temps au moins de pouvoir s’organiser. C’est du moins comme ça que je le perçois, on en a jamais parlé. Les témoins, c’était moi et mon frère, le mec derrière le bureau avec l’écharpe, un ami de mes parents, et assises sur deux petites chaises derrière nous, la compagne de mon frère et ma grand-mère. Le soir, les sœurs de ma mère sont venues manger chez ma grand-mère avec mes oncles, un week-end comme tant d’autres. Mon père un peu plus souriant qu’à son habitude. C’était, donc, un mariage honnête. Le mariage de confort, donc, ne me dérange pas. Je trouve tout à fait compréhensible de s’inquiéter de sa condition matérielle.

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          Malheureusement (pour mon beau monde fantasmé) ce souci raisonnable n’est, dans notre culture occidentale contemporaine, que rarement l’objet de la demande en mariage. D’ailleurs, de demande, comme dans les films, je n’en ai jamais vue, et tant mieux, c’est tellement mièvre. Ce que j’ai vu, par contre, dans quasiment chaque cas, c’est un long jeu de tir à la corde. Je m’explique. Au centre d’un terrain quelconque, on trace une ligne. D’un côté, on inscrit au sol « si tu m’aimes, on se marie », de l’autre « t’es sûr.e qu’on est obligé ? ». Les deux camps sont formés, on peut y aller. Les deux parties tirent sur la corde de toutes leurs forces, ils y vont comme des bourrins ma parole, et ça peut durer des années. Puis l’un des deux se fatigue et ensemble ils finissent par tomber du côté où est inscrit « on se marie ». La partie « si tu m’aimes » de l’inscription a depuis longtemps été effacée par les piétinements furieux du défenseur de ce camp qui, aveuglé par le but fixé de ramener l’autre à son désir, ne se souvient plus du faux prétexte qu’il lui avait donné à entendre. Je dis faux prétexte parce que ceux qui veulent se marier désirent en général l’objet « mariage » depuis si longtemps, leur plus tendre enfance, que le reste autour n’est qu’enrobage. On vêt son envie selon la mode de la saison. Ensuite, des fois, il y a la demande officielle, le plus souvent faite par le vaincu ! histoire de faire oublier au vainqueur que c’est vraiment uniquement pour lui faire plaisir. Ben oui, ce serait trop simple sinon. Non seulement le cochon doit accepter d’aller à l’abattoir, mais il faut qu’il montre ostensiblement que c’est avec plaisir ! Le jambon qu’on en fera restera du jambon, mais on ne le goûtera pas de la même façon. Si on culpabilise, c’est un peu moins bon.

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          Il y a irrémédiablement une innocence du couple qui est brisée dans le mariage et ses cérémonies. La beauté de la relation entre deux êtres qui se trouvent attirants, sont tendres l’un envers l’autre pour rien, s’entraident de leur plein gré, s’isolent un peu du reste du monde, se recréent un univers à eux, cette beauté-là, est amoindrie par le contrat, l’officiel et les grands costumes, les cocardes, les Mariannes, les croix, les vierges maries et les amen. Le couple n’était-il pas beau parce qu’il leur permettait de s’éloigner un poil du groupe de veaux qu’est l’humanité prise en tas, parce qu’il les isolait dans une petite mignonne bulle de l’air vicié de la société ? Beau seulement parce qu’il était bon aux deux qui le constituaient de vivre cette simplicité pure du désir du corps de l’autre, de sa présence, des sens non-contraints par le carcan des conventions, beau des envies simplement mues par une sensibilité que possède chaque être vivant qui forme à court ou long terme, un couple, un trio, un groupe qui a pour seul but le plaisir ? Dans le mariage, je veux dire avec cérémonie, église ou mairie, repas, enterrements de vie de jeune fille, de garçon, et tout le tralala, il y a quelque chose de lourdingue qui vient piétiner tout ça à gros sabots. L’envie de montrer aux autres, déjà, de faire participer les autres, et l’envie d’en faire quelque chose de sérieux, de sacré, de définitif quand il n’y a rien de sérieux et encore moins de définitif dans le sexe et le désir, qui ne sont que sentiments fugaces qu’on étouffe en tentant de les fixer à la laque, comme le chignon de la mariée. Cette envie-là, donc, me désespère dès que je l’entrevois. Je n’ai rien contre l’attachement et la tendresse qui prêtent à rêver à un futur commun, à une aventure à deux, quand ils ne sont pas prétexte à tout tremper dans le béton pour être bien sûr que plus rien ne bougera, et ciao rêve, et bye bye l’aventure, et crève, éros.

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          Le mariage, et tout rite qui s’y apparente, a toujours été, partout, un échange de biens, de pognon, entre deux familles, un pacte consolidant les liens entre deux puissances, un partage des pouvoirs entre deux entités. Aujourd’hui, le mariage est bâtard, on se marie comme les zombies de Romero vont errer au supermarché. Parce que c’est imprimé dans le crâne depuis l’enfance, inscrit sur la rétine, surtout des petites filles, du moins jusqu’à ma génération, les autres je sais pas. Il est vrai qu’entre princesse et fée, la robe de mariée est certainement la moins ridicule à porter une fois parvenue à l’âge adulte pour qui aime encore se déguiser. Oh, mais j’en ai vu des mecs ne jurant que par le mariage, ne vous inquiétez pas, au niveau du geste d’imitation enfantin qui se perpétue à l’âge adulte, aucun sexe n’a l’avantage sur l’autre dans son incapacité à chambouler ses réflexes idiots. Seulement voilà, ce sont des réflexes idiots, comme fumer sa clope. Certains disent que c’est de la culture, moi je dis que c’est une sale manie.

          La réalité d’aujourd’hui pour la plupart des jeunes mariés, c’est qu’à part pour quelques puissantes familles le seul véritable échange qui ait lieu est un échange de sucs. Entendez de salive et de foutre. Ah oui, et parfois un maigre compte commun, qui chez beaucoup est la cause de bien des crises au sein du foyer. Je ne vois pas pourquoi on habille de blanc et d’orgue, de grains de riz et de grands discours, un travestissement bien moral bien cucul d’une vérité aussi bête que celle-là et qui vaut pour tout organisme vivant. C’est peut-être justement pour bien cacher que ce n’est que ça, le couple aujourd’hui. Mais bon sang y a aucune honte ! Alors pourquoi ? On peut très bien s’enfiler sans se marier aujourd’hui, on peut très bien se chérir sans paperasse, et partager son pognon avec quelqu’un sans faire chier le monde autour qui n’en a rien à foutre. Seulement, certains ne veulent pas le voir, ça les attriste. Leur petite « culture » faite de réflexes à papa ne les laisse plus se demander au sujet de cette drôle de chose qu’est le mariage : « d’où ça vient ? » et « où ça nous mène ? » Si maman et papa l’ont fait, y a pas de questions à se poser.

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          Il y en a tout de même qui se la posent, cette dernière question. Parmi eux, je vois trois catégories se former :

Ceux qui même en y réfléchissant n’ont aucune idée de ce qui va se passer. Bon, tant mieux, tant pis, ils verront bien.

Il y a les pauvres excités qui pensent que le mariage va bouleverser leur vie, comme n’importe quelle personne qui se fait chier à mourir dans son quotidien et dont chaque évènement est la promesse d’un grand tout beau tout neuf départ. Ils seront sans doute un peu déçus. Pépère restera pépère et bobonne bobonne. Ce qui agaçait l’un chez l’autre demeurera, et, à n’en pas douter, s’amplifiera même avec le temps.

Et il y a les tristes naïfs qui pensent que ça ne changera rien du tout, que le mariage, c’est juste comme ça, une signature et une petite sauterie pour marquer le coup d’une vie commune. Ceux-là seront les plus surpris. Surpris de l’impact sournois du symbolique sur leur façon de penser, de ressentir. Du poids de la paperasse sur leur désir.

          Une engueulade de couple, bon, c’est ce que c’est. Grave ou pas grave, gnons ou pas gnons, assiettes brisées ou chacun boude dans son coin bien tranquille, en tout cas, chacun se sent libre de foutre le camp si la situation commence à lui peser trop lourd, il y a toujours possibilité de… Personne n’a signé de contrat, chacun est libre de ses mouvements.

          Oui, ben justement, une fois qu’on l’a signé, le contrat, devant le maire, devant ses amis, qui au passage s’emmerdent tellement pendant la cérémonie qu’ils espèrent comme seule maigre consolation que les deux naïfs sont heureux, eux, devant la famille qui pleure on sait jamais trop pourquoi, de joie, de déception, c’est parfois dur à déterminer, une fois qu’on l’a signé devant tous ces témoins, donc, ce putain de contrat, chaque engueulade, chaque fêlure que crée chez l’individu libre la vie de couple, rappelle que si on voulait se barrer, c’était avant, qu’on a eu le temps d’y réfléchir, que qu’est-ce qu’on va passer pour des crétins maintenant si on se sépare, et puis matériellement c’est compliqué, et la paperasse, et le pognon, et puis se relancer dans le grand bouillon de la vie… Et puis on s’embourbe. On n’ose plus s’avouer qu’on serait mieux ailleurs, seul.e, ou avec quelqu’un d’autre, qu’on peut vivre plusieurs vies dans une vie, suffit de pas s’installer trop trop, tout ça on y pense plus, on ne se laisse plus y penser. On pense à sa triste con de vie, qui va rester la même jusqu’à ce qu’on en crève. Que l’un des deux en crève en tout cas, c’est ce qui se dit à l’église, j’invente rien. Et puis bon, la dépression n’est souvent pas loin à ce stade-ci. On se cherche encore plus de noises. On attend d’être bien bien bieeen à bout, et là ça craque. BOUM. La prison mentale nommée mariage fonctionne comme un catalyseur du sentiment paranoïaque de passer à côté de sa vie à cause d’un autre qui nous étouffe, et c’est foutu.

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          J’en ai vu des amis sur le point de se séparer, j’en ai vu beaucoup. Et je peux vous dire que les attitudes de deux personnes à la limite de la rupture, l’une « en » et l’autre « hors » mariage n’ont aucun rapport.

          Hors mariage, c’est un brouillard, peu agréable c’est certain, on ne sait pas vers quoi aller, on se pose des questions, on pèse le pour et le contre, on recueille les avis des uns des autres, on les écoute, on en prend acte, on se donne du temps, on respire un grand coup, et on fait un choix.

          En mariage, on n’en est plus là, il faut voir ces yeux désespérés qui tentent de voir loin et se heurtent à des murs invisibles. Invisibles pour les autres, de l’extérieur, mais pour celui ou celle qui vit la situation, ils sont en béton armé. Là aussi on tente de recueillir les avis des autres, mais sans les écouter, le débat se trouve au plus profond du soi, on essaie de faire remonter les voix de la raison auxquelles on a fait fermer leur gueule depuis belle lurette, elles sont enrouées, faut faire ses vocalises, petit à petit, prononcer des petites syllabes d’abord, et puis quand ça sort, putain ça sort ! C’est un coup de tonnerre, une déflagration à en faire péter tous les tympans à des bornes à la ronde, une voix de Dieu le père qui renvoie la création à son néant, un vrai dies irae.

          Ça fait salement flipper, je vous le dis. Vous ne reconnaissez plus vos amis, dans ces états-là. On dirait ces gens qui se hurlent dessus eux-même, seuls, dans la rue, on les sent intellectuellement encombrés, pas par le dur choix entre l’amour fantasmé et leur amour propre, bien que ça joue, mais par toutes les barrières mentales qu’ils se sont créées pour être en adéquation avec l’autre, et leur promesse, leur signature au bas de la page devant témoins, qui révélera aux yeux de tous, si elle devait-être rompue, leur aveuglement d’alors, leur inconséquence, leur faillibilité.

          Voilà ce que je pense concernant le mal que risquent de se faire les gens qui se marient, voilà ce qui m’en frôle une sans me décoiffer l’autre quand il s’agit de gens que je ne connais pas, mais qui m’inquiète quand ça concerne mes amis proches. Oh, je vous entends déjà me demander ce que ça peut bien pouvoir me foutre à moi, personnellement. Pas de panique, j’y viens.

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CE QUI ME FAIT PERSONNELLEMENT CHIER

          Il convient donc de parler également de la façon dont cet émouvant symbole de l’amour profond, véritable et éternel que se portent deux personnes (attendez, je fais une pose là, j’ai une remontée gastrique) affecte leur entourage. C’est-à-dire moi. Voyez-vous, des mariés, en plus de se contraindre eux-même à cet exercice douteux, me forcent à y participer. Impossible de dire non. Même chantage que pour la demande en mariage : si tu viens pas, c’est que t’es pas mon ami, c’est que tu ne m’aimes pas. Ah les fumiers ! Ils ont beau être mes amis, tous ceux qui m’ont invités à leur mariage, je les ai fusillés dans ma tête tout en affichant un grand sourire bien hypocrite. J’encaisse toujours pas l’idée de devoir réserver un weekend dans un an pour célébrer un couple, une entité que je ne reconnais pas comme telle. On n’a pas le droit de ne pas venir, en expliquant que ça ne nous intéresse pas. C’est dingue ça. D’ailleurs qu’est-ce que ça peut faire si une personne sur cent invités ne vient pas ? J’ai déjà entendu des « si tu viens pas à mon mariage, je veux plus te voir ! » Si, si. Pour de vrai. Ça ne m’était pas adressé, mais c’est sorti de la bouche d’un ami très proche. J’en suis resté sur le cul. Enfin, merde quoi ! Ça me fait déjà parfois chier d’aller en soirée avec des amis parce que j’ai envie de faire autre chose à ce moment-là, alors imaginez-vous une journée ENTIÈRE dédiée à ne pas se parler avec son voisin de table, consacrée à se faire chier même en présence de ses amis, habillé mal à l’aise, à refuser de danser, prévue UN AN à l’avance, que ça t’intéresse tellement t’es obligé de redemander trente fois dans l’année « c’est prévu pour quand déjà ? » et que quoi qu’il se passe dans ta vie d’ici-là, t’as intérêt d’y être sinon je boude… Ça me paraît dingue. Oui, appelez-moi égoïste, je ne nie pas. Mais enfin moi je ne force personne à faire quoi que ce soit pour mon unique bon plaisir.

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          Je n’ai jamais dansé. Jamais. Je n’ai jamais participé aux jeux de kermesses, de boums d’anniversaires, ni de fêtes de l’école. JA-MAIS. Depuis qu’on m’invite à des anniversaires, depuis environs mes 7 ans donc, je n’ai jamais participé à ça, je n’ai jamais pris part aux activités débiles qui mettent des sourires grands comme des bananes sur la gueule des autres mômes, courses de sacs de pommes de terre, action-vérité, colin-maillard (rien que le mot me file des frissons). Ça m’a toujours rendu très mal à l’aise et terriblement honteux d’être mal à l’aise. Je n’aime pas les injonctions à m’amuser. Il n’y a qu’une chose pire que quelqu’un qui me propose de danser ou de chanter avec les autres, c’est une personne qui insiste, qui dit : « Allez ! Viens ! On s’en fout des autres ! Mais allez quoi, faut s’amuser, regarde, tout le monde s’amuse… » Je vais vous le dire honnêtement, comme je le pense, cette personne-là, qui me fait ça, j’ai envie de lui démolir sa gueule, mais comme il faut, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une bouillie rouge hurlante et gargouillante au sol. Je dois avouer que mes meilleurs amis, me connaissant bien, et, je le crois, m’aimant un peu, ont toujours fait très attention à ne pas me mettre dans cette situation, et je les en remercie très fort. Je vais même vous dire, ces prévenances que j’ai devinées chez eux, s’interposant parfois entre moi et d’autres qui allaient se mettre à jouer à ce jeu de la mort avec mes nerfs, sont peut-être les choses qui m’émeuvent le plus quand j’y repense, à ces mariages à la con.

          Enfin bref, je hais les fêtes auxquelles il FAUT participer. Les mariages étant les pires des pires exemples de ce genre de situations à la con, où l’amusement et le bonheur sont obligatoires. Ah, non, j’oubliais les enterrements de vie de garçon. Chaque fois que j’y suis convié, ça tombe comme une annonce de décès, comme un médecin m’annonçant un cancer de la queue en phase terminale, ça me déclenche des envies de disparaître du monde. Je préfèrerais m’ouvrir la gorge au couteau à beurre plutôt que d’y participer. Depuis quand faut-il se déguiser sur ordre ? Boire à la commande ? Participer à des activités toutes aussi ennuyeuses que ridiculement artificielles ? Ce n’est que ça, une ENORME injonction à s’amuser. Merde.

          Il y a aussi le fric dépensé dans ces deux évènements successifs qui me font trembler la glotte comme un bègue parkinsonien, mais là je vais passer pour un radin.

*

          Je ne comprends donc pas ce qu’il y a de sacré dans le mariage qui fait que ceux qui ne sont pas directement concernés, c’est à dire le monde entier sauf deux personnes, ne puissent pas refuser, dire non, ça ne m’intéresse pas, c’est bien que vous soyez heureux, faites ce que vous voulez, ça me fait d’autant plus plaisir que je ne participerai pas. C’est l’amour, le prétexte c’est ça ? On ne doit pas refuser une invitation à l’orgie de bouffe, d’alcool et de pas de danse des canards quand l’amour en est le prétexte ? Mais alors, diantre, je vais faire ça moi aussi !

          Vous voyez, ce petit vieillard qui est mort, en janvier 2014, qui aurait eu quatre-vingt onze ans ce 22 février qui vient de passer, ce mec Cavanna là ? Et ben je l’aime. D’amour. De vrai amour. Pas de l’amour du bout du gland qui passe en cinq secondes une fois le jus blanc craché. Je l’aime depuis que j’ai posé mes yeux sur ses mots pour la première fois à l’âge de 13 ans, il y a 14 ans, je l’aime depuis la moitié d’une vie. Pas un mois ne passe sans que j’en boive les paroles et l’esprit, et même à certaines périodes pas un jour. En texte, en images, qui bougent ou pas, en sons. Quand je vais mal il me console, quand je vais bien, il me fait marrer comme quand on se prenait ces fou rires de mômes, quand je suis con il me le dit, mais je sais bien que c’est lui-même qu’il engueule, quand je suis malin il me fait un petit clin d’œil au détour d’une phrase mais je sais qu’en vérité c’est lui qu’il flatte. Quand je pense qu’il est mort, j’ai une grosse envie de chialer qui me prend, et puis je me dis qu’il est mort vieux, qu’il a bien vécu, je pense à lui comme une petite veuve à son Mimi, son Dédé, son Roro, qu’est mort à guerre, à l’usine, à l’hôpital… Jamais je n’aurais eu l’idée de provoquer l’existence de ce magazine s’il n’avait pas fait le sien. Un vrai petit couple on est, moi et ce que je m’imagine de lui. Alors voilà ce qu’on va faire…

          Pour célébrer mon amour pour lui, qui dure depuis bien plus longtemps que n’importe quel couple que je connaisse, et qui n’est pas près de s’éteindre dans les années qui viennent, je vais tous vous inviter à une grosse fête bien symbolique. Je vais inviter entre 50 et 100 personnes, pour que chacun sache bien où se focalise mon unique amour véritable, ou je puise mes forces et gnagnagna toutes ces conneries. Je vais me ruiner, je vais aussi vous demander de me filer un petit quelque chose chacun (mais pas trop petit sinon vous êtes pas des vrais amis), histoire de me payer mon voyage à Paris pour passer une petite semaine auprès de sa tombe. Avant ça, je ferai une autre soirée, enterrement de vie spirituelle, pour bien signifier que je n’irai jamais plus fricoter avec les idées d’un autre, aussi belles et attirantes puissent-elles me sembler, et au cours de laquelle vous me préparerez les derniers contacts que j’aurai avec la vie d’esprit libre (ça y est, vous commencez à la ressentir, la connerie du mariage dans toute sa splendeur là ?). Je vous demanderai surtout de bien vouloir, au cours de ces deux derniers évènements, ne pas danser (il détestait ça autant que moi), en fait, ne rien faire d’autre que lire, écrire et rire, toute la soirée. Attention, si je vous vois ne pas lire, je viendrai vous dire : « Allez ! Lâche-toi un peu, youhou, regarde comme on s’amuse, chausse tes lorgnons et viens lire avec nous, tu verras c’est l’éclate ! » tout en bredouillant, un peu saoul. Ah, et surtout, n’oubliez pas : c’est certainement la personne que je n’ai jamais rencontrée la plus importante de toutes celles qui aient existé. Oh je sais, pas pour vous, mais pour moi, ça l’est, c’est mon âme sœur. Alors je vous préviens, si vous ne venez pas, si vous ne faites pas tout ça, je ne vous adresse plus jamais la parole.

 

 

 

Note pour la version en ligne 2019 :

Le couple auquel j’adressais ce texte en 2015 s’est séparé après un an de mariage (un an après ce texte également donc), c’était le deuxième couple dans ce cas-là dans mon entourage. Dans les deux histoires : six à sept ans de vie commune, un mariage imposé par l’une des deux partie, une séparation l’année suivante. Y a pas à dire, qu’est-ce que c’est romantique le mariage !