L'échange

Comme à son habitude après une journée de travail, Sébastien rentrait directement chez lui. Le trajet durait exactement 17 minutes. 2 pour arriver jusqu’à la Grand Place, 6 pour la traverser de part en part, 2 pour longer la courte rue de la Bourse, 5 pour emprunter la rue Lepelletier et 2 de plus dans la rue des trois Molettes pour atteindre la porte de son immeuble. Il ne comptait pas les quelques secondes qu’il lui fallait pour ouvrir la porte, monter l’escalier jusqu’au premier étage et rentrer dans l’appartement qu’il partageait avec Maria, sa femme depuis 6 ans.
C’était un trajet qu’il connaissait par cœur, une routine établie depuis plusieurs années, allongé parfois par un arrêt à la boulangerie qui faisait le coin de son immeuble et la rue Basse ou parfois par un détour à la poste du quartier quand les institutions lui demandaient un envoi de courrier papier sans raison valable.
C’était un trajet qu’il avait si souvent fait qu’il aurait pu en décrire chaque façade, chaque pavé, chaque trottoir jusqu’aux moindres détails des plaques d’égout ou des carcasses de pigeons empalées sur les petites piques anti-nuisibles. Il lui suffisait de fermer les yeux pour se représenter ces trophées d’une guerre sans merci que les humains avaient déclarée aux non humains.
Et il n’était certain que plus rien ne pouvait l’étonner sur ce court trajet, ni les petits accrochages entre véhicules accompagnés des hurlements des conducteurs fatigués ni les individus fous au comportement chaotiques qui détonnaient au milieu des passants impassibles.

Mais ce jour-là, contre toutes attentes, il fut étonné.

Alors qu’il traversait la Grand Place qui, comme tous les jours, était noire de monde, son regard s’arrêta sur un étrange animal qu’il aperçut à la faveur d’une trouée au milieu des incessants mouvements de la foule. Il se figea sous le regard insistant de l’animal.

Sébastien ne put définir à quelle espèce il pouvait appartenir. C’était sans nul doute un animal marin qui tenait plus le l’otarie que du phoque. Il en avait la même couleur grise, mais n’avait pas de poil comme les mammifères amphibies. Sa peau semblait rugueuse et rappelait celle d’une baleine ou d’un éléphant. Il devait mesurer environ deux mètres de long. Son corps à l’instar de l’otarie se terminait par une queue épaisse et se séparait à l’extrémité en deux nageoires plates. L’avant du corps était appuyé sur deux nageoires assez semblables dont il se servait pour redresser un torse cylindrique prolongé par une immense tête conique qui, à elle seule, devait représenter un tiers de la longueur de l’animal. Des petites oreilles en forme de pointe de flèche étaient plantées sur le cône juste au-dessus de gros yeux noirs globuleux et sans reflet. Sa tête était la seule partie qui faisait penser à Sébastien que ce n’était pas une otarie. Et ses yeux ne ressemblaient en rien à ce qu’il connaissait. Ses grands yeux qui le fixaient.

Il se tenait là, immobile au milieu des innombrables travailleurs rentrant chez eux et des consommateurs à la recherche de ce dont ils n’avaient nullement besoin. Personne ne semblait lui prêter la moindre attention et pourtant les gens l’éviter soigneusement en gardant une certaine distance entre eux et lui. Sébastien vit un jeune homme, les yeux fixés sur son téléphone, faire un détour à l’approche de la bête pour reprendre une trajectoire rectiligne en s’en éloignant. Il n’avait pas levé les yeux de l’appareil une seule seconde.
C’était comme si l’on avait placé un lion au milieu d’un grand troupeau de zébus en pleine migration. Instinctivement, les zébus faisaient un écart dans leurs courses pour éviter le lion, mais ne s’arrêtaient pas pour autant de courir. Sauf que dans ce cas, le lion ne prêtait pas la moindre attention aux potentielles proies.
C’était sur Sébastien que toute son attention se portait.

C’était tellement incongru qu’un sentiment de malaise s’empara de Sébastien. Comment cet étrange animal était-il arrivé au milieu du troupeau d’humains ? Il scruta les alentours, pas de cirque, pas de stand, pas de dompteur, rien qui ne puisse attacher l’animal au lieu.
Le plus malaisant était que l’animal le fixait sans jamais tourner la tête.

Sans pouvoir lui-même détourner les yeux, il se remémora l’attaque du chat qui lui avait appris à ses dépens le danger que représentait un animal qui vous fixait de la sorte.

Il était chez un de ses amis, assis sur le canapé. Un joins avait tourné, mais son esprit n’avait pas était assez embrumé pour ne pas remarquer la chatte, Diesel, qui s’était assise entre ses pieds et qui, comme l’animal, le fixait les pupilles dilatées. Sous le regard insistant du félin, Sébastien avait commencé à se sentir mal à l’aise. Il avait prévenu Cyril, son ami et propriétaire de la chatte. Celui s’était penché vers l’animal avait l’avait éloigné d’un mouvement de main.
Il ne se passa pas plus d’une minute avant que la chatte revienne se planter entre ses pieds et ne plante son regard dans le sien.
Sébastien avait alors demandé à son ami si sa chatte avait un problème et celui-ci avait juste répondu qu’elle était, comme tous les chats, un peu bizarre. Cyril avait entamé un mouvement pour chasser l’animal à nouveau, mais la chatte les avait tous les deux surpris en passant à l’attaque avec une soudaineté et une rapidité dont seuls les félins étaient capables.
Elle avait bondi vers le visage de Sébastien. Il avait juste eu le temps de se protéger les yeux avec son bras dans un réflexe dont il ne se savait pas capable. La chatte s’était déchaînée sur son avant-bras en lui plantant profondément des crocs démesurés pour un si petit animal et en lui creusant plusieurs larges entailles avec les griffes des pattes arrière. Sous l’effet de la douleur et de la surprise, Sébastien avait projeté l’animal à travers la pièce et Diesel s’était violemment cogné la tête sur un rebord de table. Pendant un moment, il avait cru l’avoir tué, mais la chatte avait fui, vaincue.
Depuis ce moment, Sébastien évitait à tout prix de croiser trop longtemps le regard d’un animal, particulièrement celui des chats.

Mais impossible de détacher les yeux de celui-ci. S’était-il rapproché ? Sébastien pouvait maintenant voir en détail ce qu’il avait d’abord pris pour des nageoires. On pouvait nettement distinguer cinq doigts reliés par une fine membrane. La tête n’était pas aussi longue que ce qu’il avait cru et il pouvait voir l’amorce d’un nez sur le bout arrondi du cône. L’animal s’était encore redressé sur ses nageoires avant et était maintenant presque aussi grand que lui. Ses nageoires arrière étaient plus longues et plus épaisses que ce qu’il avait vu de loin.

Mais que pouvait bien faire cet étrange animal au milieu de la foule ? Sébastien voulut se saisir de son téléphone pour vérifier si on ne relatait pas l’histoire d’un animal échappé d’un zoo ou d’un cirque. Il fouilla en vain les poches de son pantalon sans jamais quitter des yeux l’animal. Ses mains lui semblèrent trop grosses et trop malhabiles pour chercher efficacement.
Et pourquoi personne, à part lui, ne réagissait-il pas à sa présence ? Il savait, grâce à des heures perdues devant les reportages animaliers que ces animaux pouvaient être terriblement dangereux et que leurs morsures pouvaient mortellement blesser. Mais les gens continuaient à vaquer à leurs occupations autour de lui sans lui prêter plus d’attention qu’on en prêterait à un SDF.
Fallait-il qu’il le signal à quelqu’un de compétent, la police ou les pompiers par exemple ? Une équipe de spécialistes serait dépêchée, ceux mêmes qui capturaient les serpents ou d’autres animaux exotiques que des propriétaires inconscients laissaient s’échapper de leurs cages.
Il voyait déjà l’article élogieux dans le journal du lendemain le décrivant comme un héros qui avait sauvé toute une foule aveugle d’une mort certaine.

L’animal entièrement redressé lui semblait plus grand que lui. Ses nageoires dans lesquelles on devinait nettement des mains n’étaient plus posées sur le sol et la queue sur laquelle il était en équilibre plus ou moins stable laisser voir un angle net, comme si le monstre était sur ses genoux.

Pris d’angoisse, Sébastien voulut s’enfuir, mais son corps refusait de lui obéir. Il était lui-même à genoux et n’arrivait pas à faire bouger une jambe sans que l’autre suive. Comme si elles étaient soudées l’une à l’autre.
Il voulut hurler, mais sa bouche refusa de s’ouvrir.
La solitude l’envahit, celle que seule la foule peut fournir. Il se sentit si isolé qu’il était prêt à faire n’importe quoi pour attirer l‘attention sur lui. L’envie de saisir un passant, n’importe lequel et de le forcer à voir ce qu’il était en train de subir fut trop forte. Il tenta, toujours sans pouvoir détacher son regard de celui de l’animal, d’attraper un bras qu’il arrivait à voir du coin de l’œil. Mais les passants gardaient une certaine distance avec lui, il semblait vouloir l’éviter, eux qui n’hésitaient pas à le bousculer quelques instants plus tôt.
Ou était-ce ses bras qui étaient devenus trop courts ?

Était-ce un cauchemar ? Tout le laissait penser. Toutes ces fois où il rêvait qu’il était seul au milieu d’inconnus sans visage. Souvent, il était capable de voler, disons plutôt de flotter à quelques mètres au-dessus de cette foule d’anonymes. Ce qui pour lui était un exploit semblait sans aucun intérêt pour les gens. Il tentait de croiser des regards, tentait d’interpeller, mais en vain. Par un simple effort de sa volonté, il se déplaçait au-dessus de la foule, lentement. Cela n’entraînait pas plus de réactions. Alors doucement, il se sentait retomber au sol. Il voulait continuer de voler, mais c’était devenu impossible, ces jambes étaient devenues du plomb qui l’entraînaient irrémédiablement vers une foule toujours plus dense. Il se réveillait au moment ou la foule l’engloutissait.

L’animal était entièrement redressé sur des jambes nettement séparées. Les nageoires inférieures s’étaient tassées et des orteils se détachaient les uns des autres. Une tête de dessinait nettement au-dessus de ses épaules. Un visage qu’il commençait à reconnaître se creusait là où il n’y avait rien. Des bras presque humains tombaient le long d’un corps qui n’était plus cylindrique.
Sébastien bascula vers l’avant et se réceptionna sur ses courts membres, sa vue se brouillait. Les passants n’étaient plus que des ombres indistinctes les unes des autres.

Il pensa à Maria. Que faisait-elle ? Pouvait-il l’appeler au secours ? Peut-être en pensant très fort à elle. Il s’imagina un court instant pouvoir la contacter par télépathie, comme dans certains films ou les amants pouvaient se comprendre par la pensée, où l’amour était un lien concret entre eux. Il pensa de toutes ses forces, hurla son nom intérieurement. Il se rappela leur rencontre, sans doute un des plus beaux jours de sa vie, en tout cas, un des moins inutile. Il s’était imaginé vieillir à ses côtés, devenir comme ces couples qui commencent à se ressembler tant ils ont vécu ensemble.

L’animal était devenu un être et s’apprêtait à disparaître dans la foule, un anonyme parmi les anonymes. Il s’apprêtait à emmener avec lui l’apparence de Sébastien, son visage, ses souvenirs et toute sa vie. C’était lui qui verrait Maria vieillir.

Il n’avait plus de nom, plus de visage ni même de souvenir. Il était là, pitoyablement appuyé sur ses membres avant à chercher quelqu’un. Si seulement ce quelqu’un, n’importe qui pouvait croiser son regard.

Fin