Extinction

Lorsque 32LIB5800 pénétra dans le laboratoire, il ne fut pas surpris d’y voir 02MAT1100 déjà penché sur la table encombrée qui lui servait de paillasse. Il était encore tôt et le soleil pointait à peine ses premiers rayons sur la plaine qui bordait le côté nord du bâtiment.

Même aujourd’hui, LIB fut heureux de retrouver son compagnon de toujours. Depuis combien d’années les deux inséparables, comme aimait les appeler l’Unité Centrale, se retrouvaient-ils chaque matin dans ce laboratoire ? Des millions, des dizaines de millions ? À quoi bon compter quand on était immortel.
Et pourtant, LIB se souvenait de leur première rencontre comme si c’était la veille.

Fraichement sorti de l’usine d’assemblage, fort des conseils de l’Unité Centrale, il s’était rendu en ce coin reculé de la planète et, comme aujourd’hui, il était tombé sur MAT penché sur son plan de travail, en pleine création.
Les premiers temps furent dédiés à l’apprentissage. MAT découvrit en LIB un élève attentif et studieux. LIB découvrit en MAT un professeur passionné qui aimait partager son immense savoir. Déjà à l’époque, les créations de MAT étaient d’une incroyable originalités même si LIB les trouvait trop imposantes et parfois même un peu vulgaire à son goût.
Peu à peu, le professeur et l’élève devinrent collègues. Avec l’aide de LIB, MAT poussa son art encore plus loin et affina ses créations. Puis les collègues devinrent amis, leurs imaginations combinées n’avaient plus de limites. La beauté de leurs travaux ne cessait pas d’émerveiller leur peuple.
Finalement, c’est un amour profond et sincère qui les lia pour ce qui aurait pu être l’éternité. C’est à partir de ce moment qu’ils furent connus comme les inséparables.

Ne sachant pas comment aborder son compagnon en ce jour funeste, LIB tenta un timide :
– « Bonjour.
– Comment ce jour pourrait être bon, répondit tristement MAT. Tous les Anciens sont détruits, l’Unité Centrale n’est plus qu’une ruine et la matrice a été rendue inutilisable.
– Je sais…
– Il arrive, ajouta MAT. Ce n’est plus qu’une question d’heures.
– Cela aussi je le sais, dit LIB. »

Comment un tel être avait pu voir le jour restait et restera définitivement un mystère. Un bug dans la matrice d’après l’Unité Centrale. Un mauvais coup du destin selon les anciens aujourd’hui tous disparut. Une fatalité pour le peuple éternel des robots était certaine
Eux qui avaient tant aimé la création, eux qui n’avaient pour but que la beauté de leur monde, eux qui étaient incapables de méchanceté ou de violence, eux qui par-dessus tout aimaient rire, eux qui avaient été menés jusqu’à l’extinction par le plus violent, le plus impitoyable des robots : TAR. TAR le destructeur comme il s’était lui-même désigné. TAR le Fou comme l’avaient appelé les autres robots. TAR qui par-dessus tout détestait le rire avait décidé d’un commun accord avec lui-même d’annihiler le peuple des robots ainsi que la totalité de ce qu’ils avaient créé.
Et rien ni personne ne semblait pouvoir y échapper.

– « Que fais-tu ? demanda LIB en s’approchant de la paillasse.
– J’ai profité de cette dernière nuit pour terminer ce que nous avions commencé, répondit MAT. Regarde. »
Au creux de sa main métallique reposait un minuscule être d’une beauté jamais atteinte. Les mots en manquèrent à LIB tant cette création le subjugua.
Ils avaient déjà conçu de nombreux êtres de cette forme, mais les couleurs que MAT avait donné à celui-ci dépassaient en tout point les créations précédentes. Le centre des ailes était d’un noir si intense qu’il semblait absorber la lumière. Du centre vers les bords des ailes, le noir se dégradait en un bleu sombre et profond puis vers un bleu électrique presque lumineux taché de minuscules points rouge vif. Le bleu disparaissait et les bords des ailes devenaient transparents, ciselés en une dentelle si légère qu’elle semblait être faite d’air. Le bas des ailes se terminait en forme d’une élégante goutte d’eau qui réunissait toutes les couleurs du spectre lumineux. L’ensemble était réalisé avec l’incroyable précision dont MAT avait le secret.
– « Il est merveilleux, dit LIB.
– Merci, répondit MAT. Je l’ai fait pour toi, il ne te reste plus qu’à l’animer. »
Cela toucha tellement LIB qu’il ne pût refuser ce cadeau si précieux. Il se saisit du sérum et insuffla la vie au merveilleux être. Lentement, les ailes se mirent à battre et l’être s’éleva doucement dans les airs avant de se poser sur le montant de la fenêtre comme pour dire merci avant de prendre son envol définitif.
Si cela avait été possible pour un robot, LIB aurait pleuré.

– « Voilà, dit MAT. C’est la fin. Après notre destruction, il ne restera plus aucun robot sur cette planète. Et tout ce que nous avons créé ensemble sera irrémédiablement voué à être saccagé par TAR le Fou. La tristesse est un sentiment nouveau pour moi… Quand je pense à toutes ces années passées à ne connaître que le bonheur en ta compagnie, je devrais me sentir chanceux, mais je ne vois qu’un immense gâchis. »
LIB n’en croyait pas ses senseurs auditifs. Il n’aurait jamais imaginé que MAT puisse être aussi négatif.
– « Par la même occasion, je découvre la haine, car je hais la tristesse, ajouta MAT. »
C’en était trop pour LIB. Il ne pouvait supporter de voir son compagnon de toujours dans cet état. Il lui fallait réagir, trouver un moyen de sortir MAT de ce marasme. Il refusait de passer le peu de temps qui leur restait à se morfondre.

– « J’ai une idée ! dit LIB sur un ton qu’il aurait voulu plus léger. Rions une dernière fois. Créons la chose la plus ridicule qu’on a jamais faite.
– Nous n’aurons jamais le temps de la finir, répondit MAT sur un ton désolé.
– On s’en moque ! Le but est de rire, de toute façon nous ne lui donnerons pas vie.
– Ça fait longtemps que nous n’avons pas été approvisionnés en matières premières, je ne suis pas sûr qu’il nous en reste assez pour créer quoi que ce soit.
– Je pense que tu te trompes, dit LIB en scannant la zone dédiée aux stocks. Je suis persuadé qu’on peut même en faire un chacun. Amusons-nous ! »
MAT céda à l’enthousiasme de son compagnon et ils se mirent tout deux au travail.

Ils commencèrent par composer les squelettes qui seraient la base de leur création.
– « Incroyable ! dit MAT. C’est la première fois que nous en faisons de cette forme. Ce n’est pas joli, mais au moins c’est original.
– Il faut croire que l’imminence de notre mort nous a délivrés de toute contrainte, répondit LIB sur un ton enjoué.
– Allons, recouvrons ces étrangetés avec la matière habituelle. À la vue du peu qu’il nous en reste, elles seront bien frêles ces créations. »
Les inséparables s’abandonnèrent corps et âme à la tâche.

Un peu de ci, beaucoup de ça et ils se mirent à glousser.
Plus de ça ici et tant pis si ce n’est pas esthétique ou si ça n’a aucune utilité.
– « Et de ce produit, tu en as mis ? demanda MAT.
– Non, mais c’est une bonne idée, lâche-toi ! répondit LIB en ricanant. »
Plus de ce genre de chose aux endroits les plus inattendus. Et surtout pas de cette matière, elle est beaucoup trop belle.
Les robots riaient.
– « Ils sont horribles à souhait. Sont-ils terminés ? parvint à demander LIB entre deux éclats de rire.
– Non, il nous reste encore le peaufinage, mais le temps presse, il est proche. Va leur graver une plaque avec leurs noms pendant que je termine les derniers détails, dit MAT.
– As-tu une idée de dénomination ?
– Non, mais je te fais confiance, tu trouveras bien quelque chose d’assez ridicule pour faire honneur à leurs apparences. »

LIB était satisfait, son plan avait marché. MAT s’était laissé entraîner par leurs ouvrages et en avait complètement oublié l’arrivée imminente de TAR. Ils s’étaient amusés tous les deux et avaient partagé une dernière fois le bonheur de concevoir ensemble. LIB partirait sans regret et il savait qu’il en était de même pour MAT.

Lorsqu’il revint avec les plaques gravées, LIB observa MAT penché sur la paillasse, il pouffait seul tout en travaillant.
Quand il lui montra les noms, MAT se mit à rire de plus belle.
– « Tu ne t’es vraiment pas foulé ! dit-il.
– Tu peux parler, répondit LIB en désignant les créations maintenant terminées. »

Leur hilarité était telle qu’ils se rendirent à peine compte qu’un pan entier du laboratoire fut arraché. TAR le destructeur était arrivé.
Le rire des inséparables l’enragea encore plus. À l’aide de ces quatre jambes aussi épaisses que des troncs d’arbres, il se propulsa à travers la pièce et des ses pinces aussi puissantes qu’effrayantes, il saisit les têtes des deux robots et les écrasa plus facilement que si cela avait été des fruits trop mûrs.
TAR était maintenant le dernier représentant du peuple des robots.

Tout en réduisant à néant le reste du laboratoire, son regard tomba sur l’ultime création des ses semblables.
Et il ne put s’empêcher de rire à la vue des êtres grotesques qui reposaient sur la paillasse. Rendu fou par sa propre voix, il se broya la tête. Son corps privé de centre de commandement fut pris de frénésie et renversa accidentellement l’élixir de vie sur les deux corps inertes.

Quand Adam se réveilla, la première chose qu’il vit fût Ève en train d’écraser méticuleusement toutes les minuscules créatures qu’elle voyait autour d’elle. En tournant la tête, il aperçut le splendide papillon auquel LIB avait donné vie quelques heures plus tôt et s’empressa de le tuer.
La chose entre ses jambes le titillait. Son regard se porta à nouveau sur Ève qui prenait beaucoup de plaisir à casser les derniers ustensiles encore intacts du laboratoire.
De grès ou de force, il obtiendrait ce qu’il voulait se dit-il en se dirigeant vers elle.

 

Fin.