« Beethoven, c’est celui qui est mort parce qu’il digérait pas le zinc ? » me demande Tereza. Pas vraiment. C’est celui qui est vraisemblablement mort parce qu’il ne digérait pas le plomb. Pas plus qu’un autre me direz-vous. Oui. Disons qu’il y a quand même mis du sien, lui. C’est en tout cas ce qu’auraient révélé des analyses récentes. J’imagine que vous vous remettez toutes et tous la crinière noire-argentée du compositeur — compositeur Allemand, ou compositeur Autrichien d’ailleurs ? Les délices des nationalismes exacerbés made in Europe comprennent, entre autre, de magnifiques quoiqu’inutiles et violentes batailles entre experts à ce sujet depuis près de deux cents ans ; né à Bonn, sur le Rhin, en Allemagne, il déménagea à Vienne, Autriche, autour de la vingtaine où il séjourna jusqu’à sa mort à cinquante-six ans. C’est à Vienne qu’il composera toutes ses grandes œuvres. Pour ne rien arranger, à l’époque Bonn ce n’était pas l’Allemagne mais le Saint-Empire Romain Germanique. Vous voyez le bordel. Chacun a une excuse pour faire du petit colérique aux tympans fragiles son compatriote — et bien sa crinière, donc, ne l’a pas suivi dans sa tombe, puisqu’à sa mort le tout Vienne se pressa à son chevet pour emporter quelques mèches du cadavre puant. Si, ça puait, on le sait ça, il a passé les dernières semaines de sa vie alité, le ventre ouvert car il se remplissait de liquides qui ne pouvaient pas s’écouler naturellement. On l’enterra donc totalement chauve, ce qui est moche concédons-le, mais ce qui nous permit d’analyser ses mèches retrouvées récemment chez divers collectionneurs et de conclure ainsi qu’il souffrait de saturnisme chronique. Pour ceux et celles qui ne le savent pas, le saturnisme, c’est l’intoxication au plomb. D’où cela pouvait-il bien venir ? Je citerai simplement ces deux phrases de Wikipédia :

Beethoven, grand amateur de vin du Rhin et de « vin de Hongrie » bon marché, avait l’habitude de boire dans une coupe en cristal de plomb ces vins « sucrés » à l’époque au sel de plomb.

Wikipédia

          Quand on sait que le plomb est reconnu toxique depuis l’antiquité… ironise un fumeur. Remarquez, s’il avait bu toute sa vie dans de coupes en zinc des vins sucrés au sel de zinc, il en serait probablement mort aussi. Toujours Wikipédia :

Tous les sels de zinc, obtenus par contact du métal avec des acides ou matières organiques, sont toxiques. C’est pourquoi le métal zinc a été proscrit très tôt en cuisine.

Si le zinc est un oligoélément à faible dose, il reste un élément toxique à fortes doses, autant que par ses poussières métalliques, ses vapeurs d’oxyde de zinc, le chlorure de zinc irritant pour les muqueuses et la peau, ses divers sels solubles vénéneux qui induisent par ingestion diarrhées, vomissements, nausées…

Un jus de fruit stocké inconsidérément au frais plus d’une journée dans un bac en tôle galvanisé ou en zinc peut capter par une lente action des acides organiques jusqu’à 500 mg de Zn assimilable par kilogramme. Ce qui est suffisant pour provoquer vomissement et nausées chez les enfants qui ont bu le breuvage.

L’oxyde de zinc dégagé lors de soudure provoque souvent des fièvres de métaux. Certains composés de zinc sont cancérigènes à fortes doses.

Wikipédia

          Voilà qui rassurera Tereza, qui tenait à me faire préciser que si elle a confondu zinc et plomb c’est parce que ce sont deux métaux, car elle redoutait que vous vous moquiez d’elle. En vérité, ça n’aurait rien changé. D’ailleurs, si par hasard vous connaissez des plombiers-zingueurs dans votre entourage, pensez à leur en toucher un mot. Une reconversion en PVCier-Inoxeur serait de bon aloi. Cela étant dit, maintes autres pistes ont été évoquées quant aux causes du décés : cirrhose du foie principalement, mais aussi nécrose papillaire rénale, hépatites… Y a qu’a choisir. À son autopsie, il s’avéra que tous ses organes étaient en train de foirer d’une manière ou d’une autre.

          Tant qu’on en est à causer décès de compositeurs vaguement Allemands, allons faire un tour du côté de chez Bach. Contrairement à Beethoven, qui s’il avait écouté son médecin (mais il était sourd) se serait sans doute entendu dire de diminuer sa consommation d’alcool au plomb — sinon pour sa propre santé au moins parce qu’il cassait les couilles à tout le monde quand il était bourré — et ne serait pas mort aussi jeune, Bach, lui, aurait vécu un peu plus longtemps s’il ne l’avait pas écouté. Myope depuis son plus jeune âge, presque aveugle à la fin de sa vie… Attendez, attendez. On va faire un point là. Retenez ça une fois pour toute. Qui termina sa vie…

  • aveugle ? Bach.
  • sourd ? Beethoven.

          Voilà qui est fait. On n’aura plus besoin d’y revenir. Notons au passage un léger désavantage pour Bach en ce qui concerne la musique. Eh oui. Sourd, rien ne vous empêche d’écrire une partition pour un orchestre entier. Aveugle par contre…

Presque aveugle, donc, à la fin de sa vie, et sur les conseil et sous le bistouri de l’ophtalmologue John Taylor, Bach se fit opérer des yeux. Deux fois. Sans aucun succès puisque non seulement il ne retrouva pas la vue mais, sous le coup d’une infection, il décéda quelques temps plus tard des suites de la seconde opération. On aurait pu oublier le nom du médecin si dix ans plus tard il n’avait également opéré Händel, second plus influent compositeur Allemand de l’ère dite baroque, le rendant à son tour totalement aveugle jusqu’à la fin de sa vie. Ironie — ô que le savoir d’une époque compilé et accessible à l’humanité du lendemain est cruelle envers les glorioles passées — on tua la réputation de ce docteur en l’opérant elle aussi. Enfin, plus précisément, en faisant un opéra de son histoire, The Operator. Je n’ai pas réussi à en trouver un exemplaire, mais je me doute qu’on n’y chantait pas ses louanges.

          Question : connaissez-vous les fameux trois B ? Bach. Oui. Beethoven. Très bien. On vient de les voir, c’était pas trop difficile j’espère. Mais l’autre ? Hein ? L’autre ? Eh bien c’est Brahms. Le pauvre Brahms dont le nationalisme ambiant au XIXe voulut faire un Beethoven II. Beethoven I dont le personnage et les œuvres avaient déjà été récupérées à des fins galvanisanto-propagandaire. Brahms, donc, admirait Beethoven, mais sachant qu’à son époque déjà il s’en fallait de peu pour qu’on le désigne comme successeur un peu moins génial, refusait qu’on les compare ou qu’on fasse de lui l’héritier de l’autre. Seulement, et les psychanalystes y verront sans doute un processus inconscient auquel ils donneront un nom très compliqué, il développa en secret, comme Beethoven, une magnifique cirrhose du foie dont il mourut. Ses derniers mots d’ailleurs, juste avant de calancher et après qu’on lui eut fait boire une dernière gorgée de vin, furent : Ah, c’est bon ! Merci.

          Les derniers mots de Beethoven lui-même, agonisant et apprenant qu’une caisse de vin qu’il avait commandée n’était pas arrivée à temps, n’avaient-ils pas été : Dommage, dommage… Trop tard ! Hein ? N’avaient-ils pas été ceux-là ? Eh bien en fait, on n’en sait rien. Selon d’autres sources, plus ou moins crédibles, ils ont également été :

Plaudite, amici, comedia finita est.
(Applaudissez, mes amis, la comédie est terminée.)

ou

J’entendrai au ciel.

ou bien, au compositeur Johann Nepomuk Hummel venu le visiter,

N’est-ce pas vrai, Hummel, que j’ai quelque talent après tout ?

ou encore

Là, vous entendez la cloche ? Vous ne l’entendez pas sonner ? Le rideau doit tomber. Oui ! Mon rideau est en train de tomber.

ou même

J’ai le sentiment que, jusqu’à maintenant, je n’ai pas écrit plus que quelques notes.

          Un véritable dernier bottin en somme. Allez, qu’importe, choisissez celle que vous préférez, il ne vous en voudra pas. Je le connais bien, il avait beau être colérique, violent, tyrannique et alcoolique, au fond c’était un bon gars.

          Les derniers mots de Schubert, eux, furent : Maintenant, maintenant c’est ma fin. Mais quelques instants auparavant, dans un délire, il avait vociféré : Ce n’est pas Beethoven qui gît ici !

          Un autre hommage pré-posthume à un autre compositeur fut celui de Gustav Mahler qui avant de s’éteindre cria simplement deux fois : Mozart ! Mozart !

          Enfin, et pêle-mêle, pour un Haydn voulant apaiser ses proches, ce fut : Rassurez-vous mes chers. Je vais bien. Pour Rameau, toujours acerbe : Que diable venez-vous me chanter-là, monsieur le curé, vous avez la voix fausse. Schoenberg, atteignant sans doute l’illumination, s’écria : Harmony ! Léonard Bernstein, lui, s’étonna : What’s this ? Et mes petits derniers mots préférés sans doute furent ceux du compositeur Irlandais John Field à qui on avait demandé s’il était protestant ou catholique et qui avait répondu : je suis pianiste.

          Quand à DJ Mehdi, plus près de nous, il aurait dit : t’inquiète, c’est du solide.


Allez, avant de nous quitter, et pour alléger un peu l’ambiance, un petit jeu !

Deux moulages ont été réalisés du visage de Beethoven, l’un de son vivant, l’autre à sa mort, saurez-vous retrouver lequel est lequel ?

Si vous avez la réponse, écrivez-nous, vous serez peut-être tirée au sort et pourrez gagner une magnifique collection de photographies des grands compositeurs modernes sur leurs lits de mort.