Une simple entrée en mode « journal intime » datant de septembre 2015.

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Quelques mots du fond du brouillard dans lequel j’évolue en ce moment. Le rhume est parti, la voix revenue, ne restent qu’une fatigue aux contours incertains, voire inconnus, et un voile obscur sur les mois et les années qui m’attendent.

L’une de mes vies précédentes, la plus imposante sur mon CV, consistait à évoluer au sein de bureaux peuplés d’informaticiens portant soit barbe, soit lunettes, payés parfois grassement pour effectuer un job qui les enchantait plus ou moins suivant la taille de leur CE et l’humanité de leur client principal (le programmeur de société informatique étant généralement envoyé, tel un mercenaire des temps modernes, directement chez un gros client où il fait office de pseudo-employé jetable).

Un tel métier, s’il offre généralement autant de joie que la constitution d’un dossier APL, a tout de même des tonnes de petits avantages dont on ne peut s’apercevoir qu’en pratiquant une autre activité moins ancré dans le tertiaire post-moderne et ses « bullshit jobs » chers à David Graeber.

Car dans un tel métier, si l’on vient de passer une nuit un peu courte, la journée sera plus longue, plus pesante, mais on la traversera sans trop de dommages. Dans un tel métier, il est possible de faire son shopping online à tout moment, d’aller stalker qui-vous-voulez sur facebook sans que votre chef ne s’en aperçoive (pour peur que vous ayez négocié un emplacement de bureau assurant une certaine intimité). Dans un tel métier, il est possible d’éponger un reste de cuite en squattant les toilettes pendant vingt minutes. Dans un tel métier, il est possible d’arriver en retard ou de partir plus tôt en disant simplement « Excusez-moi, je devais passer à la poste pour bla bla blaaa. »

Je ne regrette pas ce métier, qui, s’il offre de multiples petits avantages de ce genre, participe et en même temps devient symptôme d’une kafkaïsation infatigable de notre société. Les associations elle-mêmes sont de plus en plus emportées dans le tourment du travail de bureau. En fait, même mon nouveau métier, celui de prof pour mioches, possède un pied et demi dans l’engrenage. Ce dernier métier possède toutefois un bouclier de poids. Les mioches, justement.

S’il y a de plus en plus de projets à construire, de sigles à retenir, de rapports à rendre, de projets à suivre, de réunions auxquelles participer, de projets à finaliser, de mails à lire, de projets à défendre, de circulaires ministérielles à ingérer, de projets à attaquer, de lettres syndicales à parcourir et de projets à mûrir, on ne pourra jamais demander à un prof de passer trois heures par jour devant son bureau parce qu’il faut bien s’occuper des marmots.

Et devant les marmots, pas de shopping online, pas de facebook, pas de pause pipi et encore moins de pause colombin, pas de retard et pas de nuit écourtée. Tout ça peut sembler « normal » à quelqu’un qui pratique un de ces vrais métiers qui existent depuis des siècles, mais pour un ex-pratiquant de job à la con de l’ère bureaucratique, c’est difficile à intégrer.

Les jobs à la con, c’est vide. Des fois, on en marre du vide. On veut le remplir. Ben oui, mec, quand on veut remplir du vide, et que t’obtiens du plein, eh bien c’est DENSE.

On trouvera dans toute activité des côtés positifs et négatifs. Se retrouver, en cours de récréation, encore une fois abasourdi par le bruit que peuvent faire près d’une centaine d’enfants et par leur capacité à se casser la gueule dès que vous les sortez de votre cône de vision, tout en étant entouré d’une nuée de bambins en pleurs qui ne vous lâchent pas d’une semelle en vous refilant leurs mouchoirs souillés à vous en faire craquer les poches… eh bien, c’est un sacré cocktail de sensations diverses.

Bon, bien sûr, dans la fatigue du moment il y aussi le fait d’apprendre un nouveau métier, de gérer des classes surpeuplées remplies d’enfants qui ne sont pas plus bêtes qu’il y a trente ans, mais qui sont plus exubérants, plus extravertis, augmentant ainsi le nombre d’élèves qui ne tiennent pas en place et rendent la journée difficile pour tout le monde.
Ah, j’aimerais gambader avec eux dans la nature et leur apprendre à dormir dans la forêt, et résumer les « sorties scolaires » à quelques jours dans l’année pendant lesquels on entrerait dans de grands bâtiments de béton. Je leur expliquerais alors « Regardez, les enfants, ici c’est une école. Avant, les enfants venaient ici pour s’asseoir et apprendre à parler, à lire, à écrire, à compter. Ils leur arrivait de courir aussi, comme vous, mais ils ne savaient pas très bien grimper aux arbres et ne se méfiaient pas des tiques. »

Mais non, je ne suis pas un prof d’école buissonnière, je vais donc tâcher de trouver l’équilibre qui me semblera le plus humain entre le fait de préparer tous ces enfants à une vie où ils auront besoin de moultes compétences pas tellement bien répertoriées sur les fiches de jeu de rôle, et le fait de les traiter comme les Tom Sawyer qu’ils sont tous un peu à leur manière.

Pour ça, je vais devoir me coucher tôt…