Quelques textes courts (datant de 2017) écrits avec une contrainte en tête : s’arrêter à 400 mots.

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Disparition de l’art

Panique. Panique !

L’art s’écroule. Plutôt : le marché de l’art s’écroule.

Non. Non ! Pas de faux-semblant : c’est bien l’art qui s’écroule. L’art lui-même, l’art qui a pris naissance avec la peinture des grottes préhistoriques, avec les premières statuettes invoquant la fertilité, avec les premières danses et les premiers chants aujourd’hui oubliés. L’art tellement encensé, tellement acclamé depuis des siècles et des millénaires. Oui, c’est bien cet art qui s’effondre. Et ce sera probablement définitif.

Bien sûr que certains avaient vu venir une dégradation. L’augmentation de la population mondiale, de son niveau d’éducation, et surtout l’accès globalisé au réseau internet… tout était là pour que, depuis des années déjà, la production artistique se trouve résumée à un spam incessant de rabâchages plus ou moins inspirés. On consommait quotidiennement de l’art comme on consommait de la bouffe en conserve. Plus rien n’avait de saveur, les réseaux sociaux étaient remplis d’utilisateurs blasés. Tout le monde était un peu artiste, mais souvent d’une manière résolument narcissique, ce qui se traduisait par une incapacité à se laisser séduire et surprendre. L’ennui avait remplacé la violence des émotions.

On avait continué à faire semblant, des décennies durant. Et puis patatras.

Un beau jour, alors qu’un enfant se voyait encensé par les médias, présenté comme le messie de la peinture… alors qu’on présentait ses gribouillis comme des œuvres intemporelles… au moment où l’une de ces merdes fut acheté pour des centaines de bitcoins… alors, alors, l’édifice commença à s’ébranler.

C’était avant-hier. Aujourd’hui, l’art s’écroule.

Personne n’aurait pu devenir que cela se passerait ainsi, toutefois. Il y a comme un voile lié à l’inconscient collectif qui vient de tomber. C’est encore difficile à décrire car jamais vu jusqu’à présent. Certains pensaient voir la religion disparaître un jour, d’autres disaient la chose impossible. Il y avait débat. Pour l’art, pas de débat, il paraissait évident qu’il était là pour rester, qu’il faisait partie de la psyché humaine pour toujours. Et bien c’était faux.

L’art s’écroule, et plus personne ne veut dessiner, chanter, écrire autre chose qu’une nouvelle factuelle ou un manuel technique. L’art a disparu, c’est incompréhensible, inimaginable. Les journaux télévisés annoncent déjà des centaines de suicides, de meurtres, de faillites. Tout ceci ressemble à un grand réveil, et plus personne ne veut faire semblant d’être éternel. Je crois que si l’on ne trouve pas une exoplanète à envahir très rapidement, l’humanité va imploser avant la rentrée.


Lois naines

Khomdrim déposa sa lourde masse aux pieds du trône de pierre, signifiant ainsi son allégeance au nouveau roi de la montagne. Ce dernier, issu d’une longue lignée de nains noble au courage jamais démenti, frotta sa barbe en souriant puis s’adressa au guerrier qui lui faisait face :

– Valeureux Khomdrim, fils de Harakam et de Kaelkoraa, petit-fils de Kokarubo, de Fimalia, de Umbordoro et de Glinelora, arrière-petit-fils de Porkomafibo, de…

– Mon roi, c’est bon, merci.

– Plaît-il ?

– Merci du temps et des honneurs que vous m’accordez, mais le temps presse.

– Hum, hum, soit. Je t’écoute, Khomdrim, fils de Harakam et de… Je t’écoute, je t’écoute.

– Mon bon roi, j’aurai bientôt une descendance.

– J’en suis heureux, sois béni !

– Merci, mon bon roi.

– Comment vas-tu appeler ton enfant ?

– Si c’est un mâle, Khom. Si c’est une femelle, Kal.

– Très bien, je vois que tu respectes les lois du clan et que tu réduis d’une syllabe les noms de cette génération. Tu seras ainsi exonéré de la taxe des copistes, comme convenu.

– Oui. Merci. Je ne fais pas cela pour l’argent, mais par respect pour nos règlements. Ceci dit…

– Quoi donc ?

– Je sais que nous n’avons pas la fertilité des gobelins ou même des humains, et que les naissances sont espacées, rares… que nous préférons penser à l’artisanat, à la bière et aux combats, mais…

– Viens-en au fait !

– Que se passera-t-il lorsque mon enfant aura des enfants ?

– La nature est ainsi faite, ne sois pas troublé par le fait que tes enfants connaissent la chair, ils seront alors adultes, tu es tourmenté par des fantasmes parentaux communs mais inutiles.

– Non, je veux dire… Quels noms auront mes petits-enfants ?

– Le nom que tes enfants choisiront !

– Mais il ne reste plus qu’une syllabe. Comment en supprimer une ?

– Ah.

– Oui.

– C’est donc cela que voulait dire Rhakom lorsqu’il se prononça contre cette loi il y a de cela bien longtemps, comme c’est écrit dans le Livre des Législations.

– Je le crains.

– Mais tu sais bien qu’il faut travailler sur deux générations au moins pour changer notre code de loi.

– J’en ai peur.

– Je vais réunir un conseil à ce sujet, mais je crois que tes enfants auront à trouver une solution qui satisfasse la loi actuelle. Tu devrais dès à présent y réfléchir, afin de les aider à l’avenir.

– Je vais faire ainsi, mon roi.

– Au futur !

– Au futur…


BCRM

Timmy aimait ce cambouis qui enduisait ses mains nuit après nuit pendant les sessions d’entretien consacrées à ses chères machines. La douce caresse de la graisse, les reflets nacrés de cette dernière sous la lumière blanche des ampoules électriques, et l’odeur, l’odeur ! Ce bouquet de senteurs valait pour Timmy tous les champs fleuris, tous les parfums hors de prix des grands magasins. Ce soir, un souci particulier à régler méritait toute son attention : une panne avait écourté la journée de service du téléphérique. Aucune réparation immédiate n’avait été possible. L’énorme manque à gagner mettait les collègues dans tous leurs états, et Timmy restait comme d’habitude le premier à en faire les frais. Heures supplémentaires, une fois de plus. Mais la nuit était douce, le travail plaisant. La panne restait mystérieuse et la solution ne montrait toujours pas le bout de son nez. C’est là qu’une pointe de nervosité commença à naître chez le mécanicien. Son naturel optimiste le protégeait encore, mais si une idée n’arrivait pas rapidement, la situation pourrait devenir problématique.

Une tape sur l’épaule le fit sursauter. Tournant la tête, il vit deux de ses supérieurs hiérarchiques. Il se leva puis, silencieux, les salua. Le visiteur le plus âgé n’était autre que le directeur régional du Bureau de Contrôle des Remontées Mécaniques. Cet homme respecté demeurait un symbole dans la profession, pour avoir participé à la Grande Réparation de 1953. Il y avait perdu un bras, mais sauvé des heures et des heures d’exploitation touristique. C’était un héros.

Impressionné, Timmy accentua son garde à vous !

L’autre lui fit signe de se détendre et s’enquit de la situation.

– Je ne comprends pas, monsieur. Je connais cette machine par cœur mais la panne m’échappe.

Le héros scruta Timmy, fouillant les tréfonds de son art mécanique avec des yeux perçants. Timmy se sentit défaillir, tant cet examen muet semblait éprouvant. Enfin, le directeur hocha la tête et tendit sa main à son assistant qui lui enfila un gant de cuir, puis lui remit une clé magnifique aux reflets dorés.

Le héros s’avança, se collant presque contre les machines. Tapotant d’abord tuyaux et arbres de transmission pour en écouter les chants subtils, il donna ensuite un unique coup de clé. L’ensemble redémarra sans sourciller.

Il était déjà en train de s’éloigner, lorsque, tombé à genoux, Timmy entendit un conseil qu’il n’oublierait jamais :

– Apprends à parler à la machine, et elle te répondra.